Sonné, gavé, groggy. Après la visite le matin des deux ailes de la Somerset House, et d'une vingtaine de pièces boisées garnies de centaines de photos, après les Awardsde Sony le même soir dans un ballroom à l'ancienne où défilent des armées de diapos pendant trois heures, on est dans l'état du mec ayant intubé une semaine entière d'Internet. Davantage repu que forcément comblé. Défilent les "grandes"questions. Quel est le sens et la finalité d'une image? Que retenir de ce fleuve visuel, sélection parmi 140 000 photos du monde entier rien que pour les quatorze catégories pros représentées? Que faire de ces billions de pixels, intrusions dans la vie des autres -comme chez ce récidiviste de la violence conjugale- ou voyages sans fin, comme les neuf mois passés par l'Américain Michael Nichols -vainqueur en "Nature & Wildlife"- chez les lions africains? Sans doute penser que certains photographes possèdent une riche vie intérieure (?), et que face à la banalisation sanguine de l'image, le genre reste étonnamment séduisant, attractif, jamais loin de lécher le mythe, fragments iconiques ayant dessiné un lieu, une star, une époque. Que serait l'histoire pop sans les images fifties d'Elvis d'Alfred Wertheimer, les mises en scène glamour de Bowie/Ziggy de Mick Rock, voire les tirages d'enfant-papillon de Stromae? Un jet de décibels orphelins, une déclaration sans visage, une profonde et périlleuse démystification.
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Sonné, gavé, groggy. Après la visite le matin des deux ailes de la Somerset House, et d'une vingtaine de pièces boisées garnies de centaines de photos, après les Awardsde Sony le même soir dans un ballroom à l'ancienne où défilent des armées de diapos pendant trois heures, on est dans l'état du mec ayant intubé une semaine entière d'Internet. Davantage repu que forcément comblé. Défilent les "grandes"questions. Quel est le sens et la finalité d'une image? Que retenir de ce fleuve visuel, sélection parmi 140 000 photos du monde entier rien que pour les quatorze catégories pros représentées? Que faire de ces billions de pixels, intrusions dans la vie des autres -comme chez ce récidiviste de la violence conjugale- ou voyages sans fin, comme les neuf mois passés par l'Américain Michael Nichols -vainqueur en "Nature & Wildlife"- chez les lions africains? Sans doute penser que certains photographes possèdent une riche vie intérieure (?), et que face à la banalisation sanguine de l'image, le genre reste étonnamment séduisant, attractif, jamais loin de lécher le mythe, fragments iconiques ayant dessiné un lieu, une star, une époque. Que serait l'histoire pop sans les images fifties d'Elvis d'Alfred Wertheimer, les mises en scène glamour de Bowie/Ziggy de Mick Rock, voire les tirages d'enfant-papillon de Stromae? Un jet de décibels orphelins, une déclaration sans visage, une profonde et périlleuse démystification. Depuis quatre éditions, après trois printemps à Cannes, les Sony Awards sont installés à Londres. Pratique puisque la ville est médiane entre Etats-Unis et Asie -marchés majeurs pour la marque électronique japonaise- et chapeaute l'Europe par son refus insulaire de toute récession apparente. La raison n'est pas seulement géo-économique: le marché anglais reste l'un des plus florissants en matière de presse et de photographie. Rayon rock, on note que les magazines de genre (NME, Uncut, Q, Mojo) pratiquent tous une politique photo perso: on y trouve peu ou pas d'images distillées par les compagnies de disques ou les agences de relations publiques. Bout d'iceberg en termes de diffusion puisque les quotidiens et les suppléments du week-end restent de véritables photographivores aux tirages impressionnants. Cela a permis à des institutions britanniques à la Don McCullin (1935) de faire le tour de la planète, notamment des guerres -du Biafra au Vietnam- pendant ses 17 années de photojournalisme au service du Sunday Times. Incarnant une image prestigieuse, emblématique, de la photographie du Royaume-Uni. Celle qui va au bout de son sujet parce qu'elle est frondeuse et prend le temps.McCullin avait commencé par photographier ses potes teddy boys de Finsbury Park pour The Observer. Angleterre, terreau fertile rock: le vainqueur de la catégorie "Student Focus Award"de cette édition 2014 se nomme Scarlet Evans. Cette jeune femme s'est immortalisée en selfies soignés dans différents lieux, raide comme un piquet, mais un piquet visuel qui dégagerait un flux de lumière, éternel point G de la photo, nimbée d'un épanouissement qu'on n'a même pas envie de discuter. L'explication vient peut-être du lieu d'études de la fille: le Central Saint Martins College Of Art & Design, là-même où les Sex Pistols donnent leur tout premier concert, le 6 novembre 1975. Pure spéculation perso: l'énergie rock est connectée à la photo anglaise. On trouve chez trois autres vainqueurs britanniques de ces Sony Awards, un "réalisme poétique",formule intimement ancrée dans des événements réels mais dont la résultante esthétique dévie agréablement des formes attendues. Ainsi, dans la catégorie "Still Life", Amanda Harman saisit des images de jardins modestes, urbains, banals. Sans artifice, elle capte la fascination éprouvée lorsque le biorythme infernal du quotidien s'arrête devant une plante, un bout d'arbre, une queue de buisson, voire un arrosoir. C'est extrêmement agréable et pas loin du décalage exotique même si cela se passe à Londres. Autre objet, plus tumultueux, celui de Guy Martin, vainqueur en "Current Affairs", qui suit une manifestation d'opposants au gouvernement Erdogan à Istanbul. L'utilisation du flash renforce l'hyper-réalisme des clichés: les manifestants, équipés de masques anti-gaz jaune vif, ressemblent du coup davantage à des techniciens du nucléaire qu'à des protestataires. La photo d'un groupe d'anonymes ainsi masqués, coincés sur un bout d'escalier, traduit parfaitement la pression enclenchée par la répression. Raconter par d'autres voies, c'est la réussite d'un autre Anglais, Spencer Murphy, vainqueur de la catégorie "Campaign". Pour une émission de Channel 4 consacrée aux sports hippiques, il a installé un studio à la sortie des courses: les jockeys qui y débarquent tout de suite après l'effort portent des traces de boue et d'énergie carbonisée. Ils posent moins qu'ils ne se reposent sur l'objectif, comme si la tension ayant culminé dans l'épreuve sportive conservait assez d'intensité viscérale pour donner un fluide d'énergie éreintée aux images. Dommage que Murphy n'ait pas eu l'idée de faire la même opération avec les chevaux. Ce sont quand même de (très) "bonnes photos", de celles qui se jouent des principes comme des techniques, offrant de suffisantes évidences. Ce que Mary Ellen Mark nomme, si justement, du "contenu"(lire par ailleurs). Ce que le vétéran William Klein (1928), de retour aux Sony Awards après le prix qu'il y a reçu en 2012, capte avec sa série sur le Brooklyn actuel. Bien sûr, on a déjà vu les peuplades de Williamsburg et consort, les Juifs orthodoxes, les Blacks et les autres, mais Klein les saisit avec une telle électricité, une telle foi dans ses propres images, un tel appétit, que le résultat est irrésistible. Cette année, tranchant sur les éditions précédentes, les Sony Awards ne s'attardent pas sur les guerres: seul le Tchèque Stanislav Krupar se trouve sélectionné pour ses images de Syrie. Pas que les malheurs du monde aient disparu, puisqu'on a droit aux camés latinos, au typhon thaïlandais ou aux victimes de l'acide au Bangladesh. Quelles que soient les vertus pédagogiques de ces images-là, elles quittent vite la mémoire: déjà vues et revues. Sans doute parce qu'il y a plus fort -plus gore?- ailleurs ou avant, ou parce que les gens effondrés, blessés voire suppliciés, qui les incarnent, n'ont pas vraiment de nom, d'identité définie. De ce combustible intime qui procure au spectateur l'empathie nécessaire pour prolonger une relation sinon condamnée à l'épisodique. Le fond des sujets n'est pas facilement renouvelable -encore des images de courses de boeufs, de mini Miss beauté ou d'insectes tropicaux en macro-, alors il faut chercher ailleurs: dans la forme. Peu de réussites, et surtout pas le prix "Conceptual" remporté par l'Américain Thomas Brummed dont les tripotages vaguement psychés en bulles grisâtres s'avèrent très moches. On coche néanmoins le nom du Polonais Kacper Kowalski, qui n'a pas remporté la catégorie "Landscape"malgré la beauté placide de ses photographies aériennes, géométriques et déconcertantes. Des campagnes enneigées vues du ciel où les seules couleurs, en-dehors du blanc sépulcral, sont celles des camions ou tracteurs qui peuplent ces immensités légèrement dépressives. Reste donc l'arme aussi peu usitée en photo qu'en documentaire: le rire. Les deux passages de la soirée des Sony Awardsoù le public se gondole sont ceux où l'écran dévoile les images de Herman van den Boom et de Sophie Gamand. Cette Américaine, qui décroche la première place en "Portraiture", fait poser des chiens préalablement mouillés devant l'objectif: la ressemblance avec l'espèce humaine est frappante dans ces permanentes bousillées et minois humides. L'autre moment est belge: van den Boom, finaliste en "Architecture",ne photographie pas les arbres mais bien des maisons à la belge, son plat pays d'origine. Généralement kitsch ou hideuses, voire les deux tares en une, il a choisi de les montrer en "couples", voisines ou carrément collées l'une à l'autre. Le contraste est pour le moins édifiant. Une sorte de prix olympique de la laideur consentie: cela aurait bien mérité un Award... EXPO SONY WORLD PHOTOGRAPHY AWARDS JUSQU'AU 18 MAI À LA SOMERSET HOUSE À LONDRES, WWW.SOMERSETHOUSE.ORG.UK, UN LIVRE EST DISPONIBLE ON LINE, WWW.WORLDPHOTO.ORGTEXTE Philippe Cornet, À Londres