Certes, il y a là, bien sûr, le fruit d'une conjoncture favorable -celle qui a voulu que le film de Terrence Malick, Palme d'or du festival, soit enfin prêt, par exemple; ou encore que les Dardenne, Cavalier, Kaurismäki ou autre Almodovar débarquent sur la Croisette au meilleur de leur inspiration, ou peu s'en faut. Ces circonstances posées, le 64e Festival de Cannes a réussi, comme rarement sans doute, à maintenir de bout en bout, le cap d'une qualité exceptionnelle. N'eût été la mini-vague von Trier, on aurait cru baigner dans un océan de félicité, chacun s'accordant à vanter, inlassablement, l'excellence de la sélection. Corollaire de ce constat: à l'inverse des années précédentes, où un binôme avait les faveurs des pronostics (Le Ruban blanc/Un prophète en 2009; Des hommes et des dieux/Uncle Boonmee en 2010), il ne s'est trouvé aucune £uvre, cette fois, pour vraiment se détacher du lot; on ne prête qu'aux riches, après tout, et une pleine poignée de films aurait pu légitimement prétendre aux honneurs suprêmes. A cet égard, en couronnant The Tree of Life de Terrence Malick, le jury de Robert De Niro a fait le choix de la consensualité: nul ne contestera évidemment le génie du réalisateur américain, dont le film n'est pourtant pas à hauteur de l'ambition affichée...
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Certes, il y a là, bien sûr, le fruit d'une conjoncture favorable -celle qui a voulu que le film de Terrence Malick, Palme d'or du festival, soit enfin prêt, par exemple; ou encore que les Dardenne, Cavalier, Kaurismäki ou autre Almodovar débarquent sur la Croisette au meilleur de leur inspiration, ou peu s'en faut. Ces circonstances posées, le 64e Festival de Cannes a réussi, comme rarement sans doute, à maintenir de bout en bout, le cap d'une qualité exceptionnelle. N'eût été la mini-vague von Trier, on aurait cru baigner dans un océan de félicité, chacun s'accordant à vanter, inlassablement, l'excellence de la sélection. Corollaire de ce constat: à l'inverse des années précédentes, où un binôme avait les faveurs des pronostics (Le Ruban blanc/Un prophète en 2009; Des hommes et des dieux/Uncle Boonmee en 2010), il ne s'est trouvé aucune £uvre, cette fois, pour vraiment se détacher du lot; on ne prête qu'aux riches, après tout, et une pleine poignée de films aurait pu légitimement prétendre aux honneurs suprêmes. A cet égard, en couronnant The Tree of Life de Terrence Malick, le jury de Robert De Niro a fait le choix de la consensualité: nul ne contestera évidemment le génie du réalisateur américain, dont le film n'est pourtant pas à hauteur de l'ambition affichée... Millésime d'exception, 2011 restera aussi comme celui d'une remarquable constance dans les thématiques abordées, l'une d'elles, l'enfance, ayant même occupé les écrans cannois pratiquement sans discontinuer. Cette tendance, elle s'est esquissée d'entrée, au premier jour du festival: le gamin s'appelait Kevin, et devant la caméra de Lynne Ramsay, l'une des grandes oubliées du palmarès, sa relation avec sa mère prenait un tour saisissant évoqué à l'abri de toute complaisance, enfant non désiré et mal aimé, des conséquences affolantes à la clé. Premier choc du Festival, We Need to Talk about Kevin en aura aussi donné le la: dans la foulée, l'enfance, sujette aux errements du monde adulte, s'imposait comme le c£ur battant d'une majorité de films, cristallisant les interrogations et préoccupations des auteurs les plus divers. On l'aura ainsi vue tour à tour délaissée, comme dans Le Gamin au vélo des frères Dardenne, où un gosse se lance dans une recherche effrénée du père qui l'a placé dans un foyer, ou Les Neiges du Kilimandjaro de Robert Guédiguian, où 2 enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes dans les rues de Marseille; négligée, aussi, comme dans Sleeping Beauty de Julia Leigh. Voire encore laissée à la fureur du monde, comme dans Le Havre d'Aki Kaurismäki, fable décalée traitant de l'immigration clandestine; ou alors maltraitée (Polisse de Maïwenn en fait son sujet exclusif) quand elle n'est pas abusée -le Michael de Markus Schleinzer, portrait glaçant d'un pédophile. Prolongement limpide de cette thématique, de nombreux films ont balayé une délicate relation parent-enfant, du Footnote de Joseph Cedar, où le fils obtient la reconnaissance injustement refusée au père, à La Piel que habito de Pedro Almodovar, où la perte de sa fille fait basculer un médecin dans la folie, désir prométhéen à la clé. Sans oublier This Must Be the Place de Paolo Sorrentino ou encore le Death of a Samourai de Takashi Miike, qui évoluent dans des eaux voisines. Et jusqu'aux métaphoriques Pater -s'agit-il d'une relation réalisateur/acteur, Président/Premier ministre ou encore Père/Fils qui s'esquisse entre Alain Cavalier et Vincent Lindon?-, et autre Habemus Papam de Nanni Moretti. Le pape refusant d'assumer ses fonctions y fait office de père démissionnaire à l'égard de ses ouailles, en effet, rejoignant en cela ce qui ressemble fort, sous ses multiples déclinaisons, à une préoccupation d'ensemble, venue se greffer à l'inquiétude quant à l'état du monde. Une double articulation que l'on retrouve d'ailleurs au c£ur de The Tree of Life de Terrence Malick, qui confronte le destin d'une famille américaine des fifties à la marche de l'univers, le tout envisagé à travers le regard d'un gamin mal aimé -décidément. Malick ose l'hypothèse d'une réconciliation comme aboutissement de son questionnement. Nihiliste, von Trier lui préfère l'anéantissement, conclusion d'un Melancholia qui n'a d'autre perspective que désespérée et désespérante (mais de toute beauté, le réalisateur danois s'improvisant ici disciple de Musset). Ces 2 films prennent la mesure cosmique des soubresauts d'un monde en phase de transition, avec ce que cela engendre d'incertitudes et, partant, d'inquiétudes. Ce qu'un Michel Hazanavicius aborde de façon imagée et cinéphile, avec The Artist, film lumineux évoquant le passage du muet au parlant, et son lot de trajectoires anéanties; à quoi Bertrand Bonello préfère pour sa part un glissement subtil de l'Origine du monde de Courbet à la fin d'un autre -c£ur diffus de L'Apollonide. Signe qu'il y a là une matière meuble, Robert Guédiguian en offre pour sa part une lecture politique: les instruments de lutte d'hier sont bel et bien obsolètes à l'heure de La Conquête et autres émanations d'un libéralisme arrogant; voire encore Midnight in Paris, de Woody Allen, qui n'offre pour seul recours à son héros que de se réfugier dans le passé pour échapper à une belle-famille dont le matérialisme transpire de chacun des pores -le genre à mesurer le sens de la vie à la réserve de sa carte de crédit. Coutumier du fait -voir Zelig et autre Malédiction du scorpion de Jade-, Woody n'est pas le seul à faire appel à la magie pour se tirer d'un mauvais pas. Un fantôme bienveillant accompagne le couple d'adolescents du Restless de Gus Van Sant; La Fée exerce ses bienfaits chez Abel et Gordon, quand le réel ne s'empare pas des attributs du conte -constat valable, à des degrés divers, chez les Dardenne ou Kaurismäki, mais encore dans La Source des femmes de Radu Mihaileanu. Au-delà, cependant, l'heure est à l'espoir, fût-il timide: Guédiguian, les Dardenne, Kaurismäki font ainsi, chacun à leur manière, le pari d'une solidarité réinventée en réponse à une crise qui n'est pas seulement économique mais aussi morale. Cela, sans verser pour autant dans l'optimisme béat. S'agissant du merveilleux Le Havre, inexplicablement resté en rade du palmarès de Robert De Niro, et de la question des réfugiés en Europe, Aki Kaurismäki écrit dans sa note d'intention: "Je n'ai pas de réponse à ce problème, mais il m'a paru important d'aborder ce sujet dans un film qui, à tous égards, est irréaliste. " Voire: la lucidité n'interdit pas de rêver. Là-bas, quelque part du côté de l'enfance... ANALYSE JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS, À CANNES