Les artistes sont-ils maladivement obsédés par leurs créations? C'est sur cette question, une sorte d'adresse au visiteur, que s'ouvre la nouvelle exposition du MIMA. Avec intelligence et un certain goût du suspens, les organisateurs ont réservé leur réponse pour la fin du parcours. L'idée est bonne, qui évite de placer la découverte sous le signe du prémâché, voire de l'explication didacto-paternaliste. À chacun de se faire une opinion. Puisqu'on nous le demande, c'est volontiers que l'on partage notre vision de l'art brut. Elle n'est pas aussi radicale qu'un certain Jean Dubuffet qui la rêvait vierge de toute culture artistique et imperméable au désir de reconnaissance publique. Non, puisqu'il nous faut à notre tour la délirer, c'est sous le signe de la "mythologie personnelle" qu'on la placerait. Cette manière de créer un monde à soi qui déserte les enfants à l'âge dit de raison -ce stade du développement qui survient lorsque l'on se met à croire à une certaine unicité du réel. On s'empresse tout de même de préciser que c'est le versant fort du jeune âge que l'on célèbre ici, non son caractère d'hétéronomie -trop souvent existe une tentative d'assimiler les artistes bruts, surtout s'ils sont porteurs d'un handicap mental, à des êtres...

Les artistes sont-ils maladivement obsédés par leurs créations? C'est sur cette question, une sorte d'adresse au visiteur, que s'ouvre la nouvelle exposition du MIMA. Avec intelligence et un certain goût du suspens, les organisateurs ont réservé leur réponse pour la fin du parcours. L'idée est bonne, qui évite de placer la découverte sous le signe du prémâché, voire de l'explication didacto-paternaliste. À chacun de se faire une opinion. Puisqu'on nous le demande, c'est volontiers que l'on partage notre vision de l'art brut. Elle n'est pas aussi radicale qu'un certain Jean Dubuffet qui la rêvait vierge de toute culture artistique et imperméable au désir de reconnaissance publique. Non, puisqu'il nous faut à notre tour la délirer, c'est sous le signe de la "mythologie personnelle" qu'on la placerait. Cette manière de créer un monde à soi qui déserte les enfants à l'âge dit de raison -ce stade du développement qui survient lorsque l'on se met à croire à une certaine unicité du réel. On s'empresse tout de même de préciser que c'est le versant fort du jeune âge que l'on célèbre ici, non son caractère d'hétéronomie -trop souvent existe une tentative d'assimiler les artistes bruts, surtout s'ils sont porteurs d'un handicap mental, à des êtres immatures et impotents. S'il nous fallait donner un exemple de la force qui se loge dans ce champ créatif, ce serait du côté de la littérature qu'on le puiserait. La source? L'ouvrage intitulé Oldies (paru en 2012 aux éditions Galilée) du poète et romancier belge Ivan Alechine. L'auteur, qui se rappelle les premières années de sa vie, convoque ce fascinant souvenir rendant compte de la toute-puissance d'un esprit totalement absorbé par sa tâche: " Les yeux fermés, je plongeais indifféremment dans l'air et dans la terre. Je disparaissais de la terre quand j'étais sur le dos et je disparaissais du ciel quand j'étais sur le ventre". Un tel pouvoir sur le monde nous évoque l'art hors-norme, puissance qui surgit à la croisée de l'intime, du spontané et du nécessaire. Un miracle non prémédité en résulte: les oeuvres qui en sont le fruit nous touchent car, malgré le fait qu'elles sont l'expression de ce qu'il y a de plus personnel en chacun de nous, elles confinent à l'universel. Comme le souligne l'argumentaire du MIMA, on ne peut jamais déduire des créations outsider un quelconque symptôme, une hypothétique maladie. Au contraire, c'est la grande santé qui s'exprime ici, celle d'une démarche esthétique véritable non asservie aux normes et aux codes mortifères en cours. Une question peut surgir au fil du parcours pluridisciplinaire -installation, sérigraphie, vidéo, collage, dessin, céramique, textile...- proposé sur quatre niveaux: l'institutionnalisation galopante de l'art brut ne risque-t-il pas de lui porter préjudice? On dira "oui" si l'approche est voyeuriste et salement modeuse mais franchement "non" dans le cas de l'initiative du MIMA qui a été menée avec un partenaire au-delà de tout soupçon. Depuis ses plus lointains débuts en 1991 -on parlait alors du Foyer La Hesse-, La "S" Grand Atelier n'a eu de cesse d'interroger la nature de l'art brut, refusant de la tenir acquise une fois pour toute. À nos yeux, la structure le promeut -tant pis si le terme déplaît aux puristes- de la manière la plus intéressante qui soit, c'est-à-dire en pariant sur la déconstruction des frontières de l'art. Par le biais de ses collaborations avec les éditions FRMK ou encore de ses résidences d'artistes contemporains (Olivier Deprez, Pakito Bolino...) placées sous le signe de la co-création, La "S" revendique haut et fort " sortir de l'isolement les pratiques brutes en provoquant des rencontres artistiques mais aussi humaines". But de la manoeuvre? Générer un "vrai choc des cultures". L'association MIMA-La "S" fait en ce sens mouche: c'est bien un tel séisme que l'on ressent quand on découvre Obsessions. Dès la première salle, l'oeil est éjecté de son confort, confronté qu'il est à des jaillissements chromatiques, l'aplat de couleurs est omniprésent, qui laissent percoler les fameuses "obsessions" promises par le titre: voitures, armes à feu, courbes féminines, usage des mots ("racourci ( sic) vers le charme", proclame un dessin du Liègeois Dominique Théate, l'une des signatures reconnues du parcours), effroi, géométrie... Tout y est, du désir à la mort. On se régénère devant les fragiles techniques utilisées, du pastel au crayon, en passant par le stylo-bille, heureux de se tenir loin des maîtrises et des clôtures formelles -non pas que l'on pense qu'il n'y a pas ici d'appropriation des méthodes ou d'apprentissages possibles mais parce que celles-ci sont mises au service d'une vision particulière plutôt que d'une quelconque convention. Sans pouvoir les énumérer tous, on voudrait pointer quelques temps forts. Les grands formats sur fond rouge de Gabriel Evrard (1991, Braine-l'Alleud) en font partie. L'artiste y déploie un bestiaire monstrueux que l'on imagine influencé par les dessins animés japonais. Son trait noir menaçant, qu'il n'hésite pas à redoubler de blanc, percute la rétine. Marquante est également la collaboration sur fond noir-jaune-blanc entre Pakito Bolino, figure tutélaire de la culture underground, et Pascal Leyder (1988, Bastogne), artiste résident de l'institution de Vielsalm. Le duo aligne une série de lithographies qui ne sont pas sans évoquer un Robert Crumb en plus sombre. Au mur, une projection sur un support bombé en tissu fait défiler globes oculaires et visages stupéfiants. Une bande-son sert l'ensemble qui n'est pas sans rappeler le flow terriblement efficace de Choolers Division, un projet musical hip-hop mixte réunissant Antoine Boulangé, Philippe Marien et Kostia Botkine. Obsédants sont encore les masques de tissu plâtré de Sarah Albert (1995, Paris), les livres brodés de Marie Bodson (1992, Liège), voire les symétries circassiennes de Kostia Botkine (1989, Montpellier). Sans oublier l'émouvante reconstitution de l'atelier, structuré comme un inconscient, de Philippe Marien (1987, Ottignies). Entre paires de seins plantureux et photos de Michael Jackson, l'impression qui domine est celle d'une vue imprenable sur la forge à images.