Donnie Fritts
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Donnie Fritts "Oh My Goodness" DISTRIBUÉ PAR V2 RECORDS. 8 Pas très prolixe le Donnie: voilà son quatrième album depuis 1974. Guère connu au-delà des maniaques sons de l'Alabama, où il est né en novembre 1942. Justement, sa voix c'est ça: un Ancien Testament de tous les borborygmes sentimentaux empilés dans un larynx d'homme. Mais avant de pénétrer le corps du sujet, on en voit la tête sur la pochette: pas loin de la silhouette préhistorique ou du rescapé de la Grande Dépression, poches sous les yeux enfouies dans l'art de la pénombre. Il y a bien ça aussi sur les titres offerts en pâture d'un coeur visiblement en quête de soulagement: le thème premier des douze chansons est le labyrinthe sans fin de l'amour et de ses incertains méandres. Sans doute Donnie a-t-il atteint l'âge où l'on tire un bilan, forcément documenté par les coups de foudre et les pelles, l'espoir et les sentiments vengeurs. Si sa discographie solo est maigre, le bagage musical de Donnie Fritts ne l'est pas: un demi-siècle de compositions qui, dès les années 60, charment Charlie Rich et Jerry Lee Lewis puis Dusty Springfield et Ray Charles. Kris Kristofferson aime tellement le zigoto qu'il lui prend ses chansons mais aussi deux décennies de son temps, comme accompagnateur live et studio. Ces références country, comme la première plage du disque qui évoque Randy Newman, forment un trompe-l'oeil qui ne cacherait pas une vaste forêt de parfums musicaux. Fritts fait partie de cette caste qui, ayant notamment enregistré son Prone to Lean (1974) au mythique Muscle Shoals Sound Studio, fait le lien entre blues blanc désossé, coup de jazz dans le pif et funk de toutes les souffrances. Zone flottante où navigue aussi son pote Tony Joe White. Sur ce dernier, Donnie a un net avantage: sa voix cabossée, sortie d'un réchaud rouillé, est déjà en elle-même une partition, une offrande, une déclaration de possible faillite. Ce que The Band concoctait dans les déjà vieilles casseroles des années 60: une forme préhistorique d'americana, livrée sans même la définir... Mais la question du genre ou de l'âge, biologique et autre, est de toute façon gommée par l'aptitude des chansons à glisser sur le chagrin ou évoquer le trauma d'une rupture. Plus ces mélodies sont lentes, mieux elles se portent, traquant l'adversité par leur gloire modeste: aux meilleures (Lay It Down et ses cuivres traînants, Temporarily Forever Mine tout juste réanimé par l'orgue et le piano), on éteint la lumière et on ferme la porte. Ce qu'au fond, on devrait faire avec toutes les musiques qui comptent un peu. PHILIPPE CORNET