Ce samedi-là à Florentin, shabbat oblige, les ruelles sont désertes. Dans ce quartier de Tel Aviv en pleine gentrification, ce ne sont pourtant pas les terrasses, les galeries et les jeunes bras tatoués qui manquent, d'ordinaire. Mais les vieilles habitudes ont la peau dure, même dans le "Los Angeles" d'Israël. À moins que ce ne soit le soleil. Les rares ombres s'étirent comme les chats du rabbin, longues et minces, aux alentours de la synagogue. Quand tout à coup, sur l'un des murs de l'édifice religieux, une inscription au pochoir noir: "Girls to the front". Le slogan de Kathleen Hanna des Bikini Kill, époque Riot Grrrl.

Il flotte donc toujours un esprit punk à Tel Aviv. Les Red Axes, un duo d'anciens rockeurs locaux désormais DJ's internationaux, sont l'illustration parfaite de la trajectoire musicale de la ville. Si comme eux, la scène a fini par changer, son essence est restée intacte. Certes, la hype a désormais investi la cité balnéaire, mais il y résiste toujours quelques nuits de sueur et des clubs fiévreux. Alphabet par exemple, à deux pâtés de maisons de la grande synagogue de Tel Aviv. Quelques pièces aux plafonds hauts et aux couloirs sombres où, à 26 ans, Moshe Abutbul sert régulièrement une techno teintée de new beat. " Cet endroit est ma maison. Pour moi, c'est le meilleur club du monde", s'enthousiasme-t-il. DJ et producteur, il vient de clôturer un mois à 20 dates: autant dire que le succès est au rendez-vous. La fête aussi, comme dans tout Tel Aviv, qui croule sous les soirées et les festivals. Une bulle hors du temps et du conflit israélo-palestinien, où dans les discours, tous sont bienvenus. " À Alphabet, on trouve toutes sortes de gens: des gays, des transgenres... Ici, nous pensons différemment. Tel Aviv est différente. C'est presque un autre pays au sein d'Israël", assure Moshe Abutbul.

Plus grand que soi

Moshe fait partie d'une nouvelle génération de musiciens, rappeurs et DJ's installés à Tel Aviv et bien décidés à y rester, malgré les sirènes de l'étranger. Danse, art contemporain, cinéma, mais surtout musique sont le pouls de la région. "TLV" -comme on l'écrit ici- est underground, " mais pas de la même manière que d'autres villes qu'on définit comme telles", explique Yogg, un autre DJ, dans un studio situé au-dessus d'un haut lieu de la culture alternative nommé Teder. " Ici, il n'y a pas de mal à promouvoir des événements qui sortent du cadre à un public plus classique. Les gens et les styles ne sont pas si cloisonnés." Avec son partenaire de platines Pharaoh, il a joué à Paris ou à Berlin, mais revient toujours à Tel Aviv. " J'ai l'impression d'avoir une responsabilité dans le fait de développer notre scène locale. Ce que nous créons est libre, ouvert. Ce n'est pas nécessairement neuf, mais c'est important: dans un pays à tendance religieuse, rester et créer ici plutôt qu'aller vivre à Berlin, c'est déjà un engagement." Mais vivre de sa musique est un défi à Tel Aviv, peut-être plus qu'ailleurs, d'autant que le coût de la vie est particulièrement élevé pour une ville du Proche-Orient. Le marché israélien est microscopique, dès lors qu'on lui soustrait ses Juifs orthodoxes, et pour les chanteurs hébraïques, les communautés arabophones. L'école de musique de haute renommée de la ville, la Rimon School of Music, continue pourtant d'y déverser chaque année des artistes prometteurs, qui ne choisissent ensuite pas tous de s'expatrier en Europe ou aux États-Unis. " Parce qu'on a la sensation de construire ici quelque chose de plus grand que nous", résume Yogg devant ses claviers.

Les DJ's Pharaoh et Yogg jouent régulièrement ensemble et partagent un studio à l'un des étages du Romano, le bâtiment de Teder. © ELISABETH DEBOURSE

Deuxième vague

En parallèle à la scène club, un autre genre explose à Tel Aviv depuis trois ans: un hip-hop entre rap old school et trap, proposé par des artistes parfois aussi précoces que Noroz, 19 ans. Un flow guttural à la Zwangere Guy pour une esthétique à la Frank Ocean -cheveux décolorés compris. " Le rap est le nouveau rock, le nouveau punk: on va à un concert pour se prendre un pain dans la gueule", professe celui qui a sorti son premier album en mars dernier. " Il y a un tas de nouveaux noms, à commencer par moi, mais aussi Michael Swissa, Dudu Faruk ou Lil Dicky. Rien que ce mois-ci à Tel Aviv, il y a cinq ou six concerts de nouveaux rappeurs au Barby (une salle du sud de la ville, NDLR) . C'est quelque chose qu'on ne voyait pas il y a quelques années." " Ça, c'est sa perspective", intervient Shochat, son beatmaker, de 20 ans son aîné. " Ce dont il parle, c'est la seconde vague. La première, celle dont j'ai fait partie, c'était les débuts du rap en Israël. On parlait de nous partout, tout le temps. Honnêtement, la couverture médiatique était démesurée", raconte-t-il en remontant la tirette de son survêtement. " Puis un jour, je m'en souviens parfaitement, un journaliste a écrit: 'Le hip-hop israélien est mort' . Ici, les gens sont toujours très conservateurs, et ce qu'ils lisent dans les médias reflète forcément pour eux la réalité. Du jour au lendemain, à cause d'un article, il n'y avait plus de scène. Et ça a duré comme ça pendant plus de dix ans."

L'ère glacière du hip-hop israélien étant terminée, Ori Shochat accompagne désormais de plus jeunes artistes, sans que la différence d'âge semble un problème pour ce producteur de 40 ans. Tous, sans exception, rappent en hébreu. Une condition sine qua non, dès lors qu'il s'agit de conquérir un public ultra-local, frontières fermées obligent. " Ne vous méprenez pas, la plupart de nos idoles viennent des États-Unis. Mais on ne se dit pas du jour au lendemain: 'Je vais rapper en anglais'. Quoi qu'il arrive, on sonnerait de façon exotique." Les exceptions existent pourtant. Dans la ville désertique de Dimona, dans le sud d'Israël, par exemple, où vit une communauté originellement afro-américaine. Le rappeur Ben Blackwell, un petit prodige de 22 ans, en fait partie. Ancrés dans un terreau toujours très anglophone, ses morceaux ont bien l'accent américain. Mais pour Noroz, pas question de traduire un seul de ses couplets: " Je parle hébreu, je rêve en hébreu... Rapper dans cette langue est la chose la plus naturelle au monde pour moi. Puis quelqu'un doit bien le faire."

Les annonces de block parties côtoient les affiches des élections. © ELISABETH DEBOURSE

Des jeunes filles dans le vent

En Israël, la langue musicale compte: c'est une revendication. Tair, Liron et Tagel sont nées et ont passé la majeure partie de leur vie dans un petit village aride à une heure d'Eilat, contre la frontière égyptienne. Ces trois soeurs forment A-wa, et se sont fait connaître en réinterprétant une vieille rengaine yéménite, Habib Galbi. Passé à la moulinette électro-pop et sous les doigts de Tamir Muscat, du groupe Balkan Beat Box, le morceau frôle les douze millions de vues sur YouTube. L'une des soeurs raconte: " Nous voulions nous présenter en partant de là d'où nous venons vraiment. C'est une très vieille chanson yéménite qui parle d'amour, de jalousie, mais aussi de thématiques de société. On l'a trouvée dans de vieilles archives et c'est la première histoire que nous voulions raconter." Aucune d'elles ne parle pourtant couramment l'arabe yéménite de leur arrière-grand-mère exilée en Israël. La volonté d'intégration de leurs parents les a tenues éloignées du dialecte familial. En guise de revanche, elles en ont fait un hit, dont le clip montre le hameau rural de Shaharut et leurs frères, entre danses traditionnelles et sneakers sur-mesure. Comme souvent, l'une des premières radios à avoir passé le morceau fut Galgalatz, la fréquence la plus populaire de l'État, détenue par les forces de défense israéliennes (voir encadré).

Tendre l'autre joue à Roger Waters

" Des soldats qui sont aussi journalistes et animateurs radio, j'imagine que c'est étrange, vu de l'extérieur, mais ça fait totalement partie de la culture israélienne. Puisque tout le monde va à l'armée à un moment de sa vie, c'est un job comme un autre. Et nous ce qu'on préfère dans ce boulot, c'est la musique", raconte une jeune soldate en plein service militaire, dans les locaux de Galgalatz. La radio est écoutée par un million d'auditeurs chaque matin, un véritable monopole dans ce petit État de près de neuf millions d'habitants. Tous les artistes rencontrés le reconnaissent même à contrecoeur: elle est aussi le premier prescripteur de tendances. La recrue poursuit: " On reçoit une centaine de nouveaux morceaux chaque semaine, envoyés par des musiciens israéliens. On les écoute absolument tous." Sa sélection détermine ensuite bien souvent la carrière de ces artistes: en les passant, Galgalatz les propulse littéralement dans les oreilles de ses auditeurs.

À 19 ans, Noroz fait partie des petits prodiges de la seconde vague hip-hop à Tel Aviv. © ELISABETH DEBOURSE

On s'y vante d'ailleurs de faire ses choix en toute indépendance. Nadav Ravid, le responsable de la radio, affirme même passer régulièrement au journal parlé des nouvelles qui vont à l'encontre des intérêts de l'armée. Quant aux opposants de la politique d'Israël, ils sont aussi les bienvenus sur ses ondes: " Roger Waters est par exemple très critique. Pourquoi diffuser sa musique? Parce qu'on ne supporte aucune sorte de boycott. Nous ne voulons pas reproduire ce qu'il encourage les médias à faire avec nous. Pour nous, il reste un incroyable artiste."

Résistants

L'inverse n'est pas exactement vrai. Quelles que soient leurs opinions politiques affichées, le boycott est une réalité pour les jeunes artistes d'Israël. " Les pays voisins ne sont pas un public à envisager. On ne peut pas jouer en Palestine et la Jordanie, elle, ne nous invite pas. De la même manière, les musiciens jordaniens sont victimes d'actes de haine quand ils viennent ici. Tout ça à cause de la politique", déplore Nitai Hershkovits, 31 ans. Pianiste de jazz, il habite désormais aux États-Unis, après avoir longtemps tourné avec Avishai Cohen, le contrebassiste israélien de renom. Avec un père et des frères dans l'armée, il est " le mouton noir de la famille". " Mon père dit que quelqu'un doit bien faire la guerre, mais ce n'est pas vrai. En même temps, j'ai essayé pendant des années d'organiser des concerts avec la Palestine, l'Iran, l'Arabie saoudite, mais les retours sont tellement durs. Quand ils ne nous détestent pas, c'est tout de même compliqué pour eux de coopérer. Et quand j'habitais à Berlin et que je tentais de faire venir des artistes israéliens, c'était tout aussi difficile. On ne veut jamais avoir quelque chose à faire avec nous. Mais au fond, moi, ce qui m'intéresse, ce sont les fréquences, les sons, les beats. Je mentirais si je disais que la politique me passionne. C'est ennuyeux et confrontant." Alors, même si l'entre-soi est souvent de mise, Tel Aviv est un soulagement. " Une sorte de 'Sin City', où l'on ne parle pas de politique."

Mais de retour dans le studio de Yogg et Pharaoh, on avoue: il va commencer à être compliqué de ne pas aborder la politique, même en club. " Dans les mois à venir, il se peut qu'on se montre un peu plus vocaux à ce sujet. Ça devient vraiment difficile. Trop à droite. Il faut qu'on résiste, même si on a longtemps été épargnés", lâche Yogg entre deux portes. Pour les DJ's, il s'agit maintenant de trouver un moyen de résister qui convienne à leur musique abstraite. " Je crois qu'on aimerait le faire dans l'esprit de la fête. Personne ne le sait vraiment, mais on collabore déjà avec des Arabes. Ils viennent ici s'amuser avec nous et personne ne leur demande d'où ils viennent ou pourquoi ils sont là. Ce n'est pas assez, bien sûr, mais c'est déjà ça. Et quand on nous demande 'Oh mon Dieu, vous dansez avec des Arabes? ', on répond: 'Eh bien oui'."

Galgalatz, 91.8 FM

En cas de crise imminente, l'appel devait être entendu par tous les Israéliens. Dans les années 50, le ministre des Transports décida de créer une fréquence spéciale de ralliement. "Sauf qu'il fallait y injecter du contenu. C'est comme ça que Galgalatz est devenue si populaire", explique Nadav Ravid, son responsable. Une situation unique, sauf dans les dictatures les plus célèbres: Galgalatz est une base militaire autant qu'un faiseur de tendances musicales.

Un Kiosk israélien

"Notre vision initiale, c'était de vendre des bières pour supporter l'activité de la radio", se souvient Itai Drai. Lancée il y a dix ans avec trois autres amis DJ's et promoteurs, Teder.FM ne devait être qu'une radio underground. Aujourd'hui, c'est tout un complexe de bar, restaurants et disquaire implanté dans un quartier en vogue. "Teder, c'est la plaine de jeu idéale. Quoi qu'on veuille faire, on peut le réaliser ici."

Teder, Derech Jaffa 9, Tel Aviv-Jaffa

Campus musical

Dans le brouhaha du couloir, une étudiante passe en chantant à tue-tête. "Il y a 25 ans, quand on a voulu lancer cette école, les gens nous prenaient pour des fous. Tel Aviv était une ville endormie", sourit Orlee Sela, l'une des fondatrices de la Rimon School of Music. Aujourd'hui, on y croise quelque 600 élèves -à 8 000 euros l'année. Des musiciens internationaux y ont été formés, comme Netta Barzilai, gagnante 2018 de l'Eurovision.

Le jazz n'est pas mort

On l'appelle la "maison des colonnes", un petit bâtiment pré-Bauhaus où s'est installé Beit Haamudim, un club de jazz chaleureux. tous les soirs -sauf ceux de shabbat-, les musiciens jazz de Tel Aviv et des alentours s'invitent à y jouer ensemble. Sur les murs, Christian Scott et Avishai Cohen-le-trompettiste, entre deux générations, veillent sur les petits nouveaux de la scène.

Rambam St 14, Tel Aviv-Jaffa