DE ZAKHAR PRILEPINE, ÉDITIONS ACTES SUD, TRADUIT DU RUSSE, 183 PAGES.
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DE ZAKHAR PRILEPINE, ÉDITIONS ACTES SUD, TRADUIT DU RUSSE, 183 PAGES. Tout d'abord, votre regard s'accroche à la couverture, superbe comme toujours chez Actes Sud: une jeune femme slave aguichante et royale, les jambes légèrement écartées, assise sur un trône désuet, semble vous héler. Puis, le titre -paradoxal et énigmatique- vous interpelle. Vous ouvrez le recueil et vous voilà plongé dans 11 nouvelles comme autant de tranches de vie émergeant péniblement de cette Russie malade de la perte de ses valeurs, une Russie qui bouscule les destins de ses antihéros éclusant à toutes les pages la vodka triste. Des jeunes hommes rêvant de jours meilleurs dans des villages abandonnés où seule la violence devient plaisir. Des parias sortis de nulle part où l'ennui le dispute aux dérives de l'armée. Des gens "dézingués", tués par un alcool frelaté qui n'ont plus que " des lambeaux de cervelle". Une grand-mère friande de pastèques qui énonce d'une voix douce sa manière de comprendre la société russe: " La femme travaille, l'homme vit dans l'angoisse." Une atmosphère sinistre et pitoyable, un univers glauque où surnagent d'anciennes gloires du rock qui tentent vainement de raccrocher ou encore des filles faciles parce qu'oisives, peu farouches et rieuses qui trouvent dans les miettes d'un plaisir physique une raison d'exister. L'armée est aussi écorchée, celle que Prilepine connaît pour avoir pris part à des combats en Tchétchénie, avec ses contingents de primates imbibés " dont le seul désir est de verser le sang des autres". Et au milieu de ce pays mortifère, des lueurs de poésie, une poésie qui ne peut qu'émouvoir le lecteur, une poésie tendre à la louange de quelques femmes qui s'échinent à survivre dans cette désolation. "Je connais un moyen infaillible. Si on a des chaussures qui serrent trop, il faut les arroser de vodka chaude... des chaussures pleines de vodka chaude... un titre génial pour un récit. " Voilà comment ces quelques phrases formulées par 3 écrivains poivrots ont servi le titre de ce recueil très personnel qui nous montre l'"Autre Russie", celle que Poutine refuse de considérer, " une Russie qui est lasse" et que Zakhar Prilepine, également Directeur régional de la Novaïa Gazeta, le journal si cher à la journaliste assassinée Anna Politkovskaïa, a fait ressurgir avec une inflexion tragique. " A chaque siècle son Moyen Age. A chaque décennie son Prilepine", c'est par ces mots qu'un autre journal, la Nezavissimaïa Gazeta accueillait, en mai dernier, la nouvelle selon laquelle l'£uvre sans concessions du Russe était couronnée par le Supernatsbest, sorte de prix ultime faisant de lui, à juste 36 ans, l'auteur de la meilleure £uvre littéraire russe de la décennie écoulée. Prilepine mérite bien qu'on lui porte un toast: nasdrovia! l MARIE-DANIELLE RACOURT