Jacques Villeglé (Quimper, 1926), c'est avant tout un regard. Au propre. Deux yeux clairs et tendres délicatement posés sur le monde. Chez lui, le regard figuré, cette manière d'envisager le réel, semble en lien direct avec cette douceur physique, anatomique, qui émane de lui. Au sein du champ moderne dont on connaît le goût pour la prédation, l'homme a opéré avec d'infinies précautions. Il a voulu son art en lien direct avec la vie. Pour ce faire, celui qui a longtemps cheminé avec Raymond Hains a évité bien des écueils: l'ego, la figuration, l'abstraction. Son aventure formelle débute en 1949, à Montparnasse. Il y recueille sa pr...

Jacques Villeglé (Quimper, 1926), c'est avant tout un regard. Au propre. Deux yeux clairs et tendres délicatement posés sur le monde. Chez lui, le regard figuré, cette manière d'envisager le réel, semble en lien direct avec cette douceur physique, anatomique, qui émane de lui. Au sein du champ moderne dont on connaît le goût pour la prédation, l'homme a opéré avec d'infinies précautions. Il a voulu son art en lien direct avec la vie. Pour ce faire, celui qui a longtemps cheminé avec Raymond Hains a évité bien des écueils: l'ego, la figuration, l'abstraction. Son aventure formelle débute en 1949, à Montparnasse. Il y recueille sa première affiche lacérée. Un ready-made? Si l'on veut, mais d'un genre particulier: rien à voir avec ceux que l'industrie produit, clinquants et arrogants en série. Non, en se focalisant sur les murs par le biais d'affiches en proie à l'action du collectif, ce qu'il nommera avec beaucoup d'à-propos son "Lacéré Anonyme", le plasticien évolue à la manière d'un funambule suspendu entre l'être et le néant. Si les oeuvres se font sans lui, sous l'impulsion du nombre et du temps, elles n'existeraient pas non plus sans sa vision, sans le cadre et le marouflage sur toile qu'il impose. Ce n'est pas rien. Cette posture de grande humilité semble indépassable en ce qu'elle pointe ce "quelque chose de plus grand" qui anime les êtres, fussent-ils des créateurs. Elle l'était certainement à l'époque où Michel Foucault parlait de la mort de l'auteur, elle ne l'est pas moins aujourd'hui. Qui ne connaît pas l'oeuvre de Jacques Villeglé doit impérativement découvrir l'exposition que lui consacre la galerie Patrick Derom. Une quarantaine de travaux, de 1950 à 2002, retracent une carrière passionnante. Ce qui bouleverse le plus, c'est de constater combien les époques sont reconnaissables dans les oeuvres choisies. Avec ses couleurs et ses formes, chaque pièce a valeur archéologique. Elle se consulte comme un journal, des annales de la société racontée à travers ses marges, dont on aurait désamorcé la charge idéologique: ce qui est dit l'est par-devers l'intentionnalité, le discours rationnel, la propagande. Subsiste l'explosion formelle qui n'a rien perdu de sa force. On notera que la galerie a eu la bonne idée de projeter deux vidéos joliment complémentaires. La première est un très pertinent portrait réalisé par le Centre Pompidou en 2008 lors de l'exposition La Comédie urbaine. La seconde est une réalisation signée par l'intéressé lui-même, qui se présente comme un collage poétique et sonore. Enfin, il ne faut pas passer à côté de la dernière salle, qui s'attarde sur l'intérêt de l'artiste pour la typographie. Une obsession qu'il a dévoilée à travers son fameux "alphabet socio-politique" qui lui a aussi été soufflé par la rue. Ce dernier se découvre parallèlement dans Gala Bryand, un très complémentaire recueil de poèmes, dont les contours évoquent le carnet à spirales, que Jacques Villeglé vient de publier à la maison d'édition bruxelloise La Pierre d'Alun (collection La Petite Pierre).