Deux films, Capote et Moneyball, ont suffi à établir Bennett Miller comme l'un des réalisateurs américains les plus passionnants de sa génération. Suivant l'écrivain Truman Capote préparant In Cold Blood, le premier se déployait en un mémorable portrait, valant, au passage, son unique Oscar à l'immense Philip Seymour Hoffman. Quant au second, il investissait le monde du sport pour en offrir une vision inusitée, sur les pas de Billy Beane, manager de l'équipe de base-ball des Oakland Athletics, un emploi de stratège dans lequel Brad Pitt excellait.
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Deux films, Capote et Moneyball, ont suffi à établir Bennett Miller comme l'un des réalisateurs américains les plus passionnants de sa génération. Suivant l'écrivain Truman Capote préparant In Cold Blood, le premier se déployait en un mémorable portrait, valant, au passage, son unique Oscar à l'immense Philip Seymour Hoffman. Quant au second, il investissait le monde du sport pour en offrir une vision inusitée, sur les pas de Billy Beane, manager de l'équipe de base-ball des Oakland Athletics, un emploi de stratège dans lequel Brad Pitt excellait. Troisième long métrage du cinéaste new-yorkais, Foxcatcher file un même tissu obsessionnel. Miller s'y inspire, comme pour chacune de ses fictions, d'une histoire vraie, à savoir la relation improbable et éminemment toxique qui devait unir, à l'approche des Jeux Olympiques de Séoul, en 1988, John Du Pont, un milliardaire excentrique, héritier de l'une des plus prestigieuses familles américaines, à deux champions de lutte, les frères Mark et Dave Schultz, à qui il allait faire miroiter monts et merveilles. Une histoire dont les prémices même semblaient porteuses d'un épilogue tragique, pour un nouvel opus s'inscrivant assurément dans la continuité de l'oeuvre. De quoi accréditer le sentiment que certains auteurs font toujours plus ou moins le même film, en forme de variations sur un thème central -ce n'est pas Wes Anderson ou James Gray qui démentiront. "C'est intéressant, parce que voilà un phénomène que j'avais observé chez d'autres, tout en me disant qu'il ne s'appliquait pas à moi, observe un Miller enchaînant les interviews au rythme cannois: soutenu. Jusqu'à tout récemment, lorsque quelqu'un m'a demandé ce que je comptais faire après Foxcatcher. Je lui ai parlé de deux ou trois idées qui me paraissaient intéressantes, et il m'a dit: "Ah oui, comme dans tous tes autres films." Et comme je l'invitais à préciser sa pensée, il a ajouté:"Un personnage projeté dans un milieu qui n'est pas le sien, des mondes qui s'entrechoquent, une ambition originale pour surmonter les dommages passés, mais plus que tout, la singularité de personnages confrontés à une situation inhabituelle." Et je n'ai pu que répondre que j'imaginais, en effet, tourner une fois encore le même film (rires)." Le moule Miller, en somme. Bennett Miller a pris connaissance de l'incroyable histoire de Foxcatcher par un article de journal que lui avaient transmis les producteurs exécutifs du film. Si, à l'instar de celui de Moneyball, le récit s'inscrit dans un cadre sportif, lui n'y voit qu'une coïncidence -"Je ne suis pas particulièrement sportif moi-même", sourit-il-, sans qu'elle soit tout à fait fortuite pour autant: "Le sport est par essence dramatique", ajoute-t-il en effet, comme en écho à la tragédie se nouant à l'écran. Celle-ci, on l'a dit, s'inspire de faits réels, une constante chez le cinéaste. "Mais dès qu'on tourne un film, c'est de la fiction. A partir du moment où vous choisissez un acteur, lui faites mettre un costume, décidez de placer la caméra à un endroit, avec un objectif déterminé, et telle lumière, ce ne sont qu'artifices. Mais le fait qu'un film soit basé sur une histoire vraie vous oblige à considérer les choses prudemment afin d'être en mesure de les comprendre. Chaque histoire recèle des vérités cachées, et si on la décante avec rigueur, il y a toujours des choses en plus à y déceler. La question simple et complexe qui se pose dans le cas présent, c'est: que faisaient-ils là-bas? Pourquoi Du Pont entretenait-il une équipe de lutteurs dans sa propriété? J'ai voulu savoir le pourquoi d'une histoire recelant tant d'allégories." A cet effet, Miller s'est livré à une investigation minutieuse, multipliant les rencontres et s'armant de documentation avant d'esquisser les contours d'un film s'insinuant, tout en fluidité, dans les non-dits de l'histoire, en une mécanique suffocante et claustrophobe à la fois. Porté par une ambition irrationnelle et démesurée, nourrie notamment de patriotisme, Du Pont s'y montre tantôt pathétique, tantôt inquiétant, manipulateur emporté dans un tourbillon où cohabitent lucidité et (dés)illusions, dans un cocktail détonant, avec dé comme dans démence. Loin de ses personnages de comédie, Steve Carell se révèle phénoménal dans ce contre-emploi -"Il y avait un risque, mais j'avais la conviction qu'il ne pouvait y avoir de meilleur choix. Si l'on a une vision des choses, il faut trouver les moyens de s'y tenir..." Quant au duo que composent les frères Schultz (Channing Tatum et Mark Ruffalo), enfermés dans une dynamique complexe, il prend des accents à la fois cruels et bouleversants. "Je trouve leur relation incroyablement émouvante, souligne le réalisateur. Nancy, la femme de Dave, m'a raconté cette anecdote qu'elle tenait de leur mère. Alors qu'il était âgé de deux ans, Mark avait un jour dégringolé d'un toboggan sur une plaine de jeux. Aussitôt, Dave, qui n'avait que deux ans de plus que lui, était accouru à son secours pour le relever. Jamais, pendant toute sa vie, il ne l'a laissé tomber, assumant pratiquement un rôle de père. Ils avaient vécu des traumatismes dans leur enfance, et en sont sortis fort différents. L'aîné se sentait responsable de son cadet qui éprouvait un sentiment de dépendance teintée de jalousie à son égard. Ce qu'il ne pouvait pas comprendre, c'est combien il avait besoin de lui pour lui donner un cadre, et lui indiquer la voie à suivre. Or, cette histoire a voulu qu'ils soient séparés deux fois..." Pour se retrouver l'objet de tensions contraires, sans pour autant pouvoir se soustraire à l'inéluctable. "C'est ce que Mark Twain appelle le syndrome de la grenouille mise à chauffer, poursuit Bennet Miller. Si vous jetez une grenouille dans une marmite d'eau bouillante, elle va sauter à l'extérieur. Mais si vous la mettez dans une casserole d'eau froide que vous faites cuire à feu doux, elle va finir ébouillantée..." Un phénomène d'habituation aux causes diverses et aux conséquences tragiques pour le coup. Partant, Foxcatcher déborde du cadre tendu des relations complexes qu'il met en place pour questionner sans complaisance la nature humaine, et au-delà. La pâte dont l'on fait les grands films, de haute lutte... ENTRETIEN Jean-François Pluijgers, À Cannes