Aux côtés de Parasite, de Bong Joon-ho, Joker, de Todd Phillips, restera comme l'une des oeuvres marquantes de 2019. À la Palme d'or de l'un répond le Lion d'or de l'autre, divers Oscars suivant dans la foulée. Celui glané par Joaquin Phoenix pour son interprétation de la Némésis de Batman ne souffre guère de discussion, l'acteur signant là une composition en tous points stupéfiante, pantin décharné exécutant une danse macabre dominée par son (fou) rire halluciné, comme en une extension du chaos alentour -" Tu obtiens quoi en croisant un aliéné mental solita...

Aux côtés de Parasite, de Bong Joon-ho, Joker, de Todd Phillips, restera comme l'une des oeuvres marquantes de 2019. À la Palme d'or de l'un répond le Lion d'or de l'autre, divers Oscars suivant dans la foulée. Celui glané par Joaquin Phoenix pour son interprétation de la Némésis de Batman ne souffre guère de discussion, l'acteur signant là une composition en tous points stupéfiante, pantin décharné exécutant une danse macabre dominée par son (fou) rire halluciné, comme en une extension du chaos alentour -" Tu obtiens quoi en croisant un aliéné mental solitaire avec une société qui l'abandonne comme un malpropre ?" , interrogera-t-il, sarcastique... " Joker n'est pas une critique énorme du monde actuel", insiste Todd Phillips en bonus de l'édition Blu-ray du film. Voire toutefois. Et si le cinéaste, auteur auparavant de la trilogie Very Bad Trip, souligne avoir voulu avant tout s'atteler à une étude de personnage, remontant aux origines du meilleur ennemi de Batman en s'attardant sur le pourquoi, la résonance du propos -situé à Gotham/New York City au tout début des années 80- avec le présent n'en reste pas moins assourdissante. Soit donc l'histoire d'Arthur Fleck (Phoenix), aspirant comédien de stand-up vivotant sous ses habits de clown à la petite semaine quand il n'est pas l'objet de railleries et de violence gratuite, "tough times" partagés avec sa mère dans un logement miteux, tout en rêvant de Fred Astaire, Charlie Chaplin et du talk-show de Murray Franklin (Robert De Niro). Non sans tenter de composer avec des troubles neurologiques profonds dont l'expression la plus manifeste est un rire porteur de malaise dont il ne peut se départir. Un individu qui, lâché par son employeur comme par les services sociaux, ignoré par les uns et usé par les humiliations des autres, va basculer insensiblement dans la folie criminelle... Emprunté à l'univers DC, Joker est assurément l'un des méchants les plus fascinants de la pop culture. La vision qu'en propose Phillips, bien aidé par Phoenix, est à la démesure du personnage, enrichissant la stricte doxa des comics pour en faire le produit, malade, d'une société ne lui renvoyant que mépris. En résulte un thriller d'une noirceur rare dont la tension paranoïaque et l'inscription spatio-temporelle rappellent le meilleur du cinéma de Martin Scorsese, Taxi Driver et The King of Comedy en particulier. Un cadre qu'il écartèle toutefois jusqu'à tendre au miroir à peine déformant du monde contemporain, inégalités sociales croissantes et indifférence des puissants incluses, en un cocktail explosif culminant dans une atmosphère de guérilla urbaine. De quoi poser le Joker en anti-héros grinçant des temps présents, en quelque raccourci fulgurant.