Au début des années 70, Pier Paolo Pasolini, écrivain et poète s'étant frotté au cinéma -avec la réussite que l'on sait- en autodidacte, se pique de porter successivement à l'écran trois grands piliers de la culture lettrée: Le Décaméron de Boccace, Les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer et enfin Les Mille et Une Nuits. Son idée est de donner -littéralement- corps à des histoires héritées de la tradition orale. À l'arrivée, chacun des trois films se subdivise en multiples segments où les récits s'enchaînent ou s'emboîtent de manière plus ou moins organique. Le pr...

Au début des années 70, Pier Paolo Pasolini, écrivain et poète s'étant frotté au cinéma -avec la réussite que l'on sait- en autodidacte, se pique de porter successivement à l'écran trois grands piliers de la culture lettrée: Le Décaméron de Boccace, Les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer et enfin Les Mille et Une Nuits. Son idée est de donner -littéralement- corps à des histoires héritées de la tradition orale. À l'arrivée, chacun des trois films se subdivise en multiples segments où les récits s'enchaînent ou s'emboîtent de manière plus ou moins organique. Le premier rassemble dix histoires de duperie dans une ambiance ouvertement libertine et transgressive. Le deuxième se compose de huit contes traitant de désir, d'adultère, de querelles religieuses et familiales. Quant au troisième, ensemble polyphonique où l'humour le dispute à l'érotisme, voire à l'onirisme, il glisse de manière très fluide d'une sous-intrigue à l'autre tout en faisant boucle. Tous les trois bénéficient d'une partition signée Ennio Morricone. " Pourquoi réaliser une oeuvre alors qu'il est si beau de seulement la rêver?", s'interroge Pasolini lui-même en disciple du peintre Giotto dans Le Décaméron. Avec ces trois films où il célèbre l'élan vital d'une nature primitive tout en fustigeant l'aliénation sous toutes ses formes, le réalisateur d' Accattone, de L'Évangile selon saint Matthieu ou de Théorème ne signe certes pas ici, loin s'en faut même, ses oeuvres les plus marquantes. Mais il exsude le plaisir de raconter et, plus encore, de donner chair à des histoires à la portée résolument universelle. Rivé aux visages expressifs d'acteurs souvent non-professionnels, Pasolini pratique avec malice et générosité le mélange des genres et des corps pour mieux dire la farce grouillante de l'amour et du désir, du pouvoir et de la cruauté. Le regard tourné vers le passé, il tend un miroir grotesque et déformé à la face vérolée de la société moderne, gangrenée par les interdits et les exhortations crétines à (se) consommer. Sur chacun des trois disques Blu-ray, Ninetto Davoli, acteur fétiche et grand ami de Pasolini, raconte en bonus des anecdotes en lien avec la trilogie, de sa rencontre inopinée avec le cinéaste dans la banlieue de Rome au mitan des années 60 jusqu'aux nombreux aléas ayant émaillé les différents tournages. Ironie funèbre de cette triple et truculente célébration de la vie qui s'achève en 1974: l'année suivante, en 1975 donc, Pasolini meurt assassiné comme un chien sur la plage d'Ostie, près de Rome, non sans bien sûr avoir signé en guise d'indocile épitaphe le sulfureux Salò ou les 120 Journées de Sodome, son ultime film. Mais ça, c'est encore une autre histoire...