La figure du collectionneur en dit long sur les rouages complexes de la machine désirante qu'est l'être humain. Au sein d'une société aspirée par la spirale matérialiste, le collectionneur a mauvaise presse. C'est un profil de prédateur-spéculateur obnubilé par la question de la valeur qui lui est généralement accolé. Cousin éloigné de l'alchimiste, il a le don de transformer l'impalpable en plomb. Il incarne une forme de "bulldozerisation" néo-libérale du monde qui ne connaît aucun temple. On lui préfère habituellement l'amateur éclairé, qui place la pureté au-dessus de la possession: la contemplation suffit à son plaisir. Balloté d'un objet à l'autre, pris dans le cercle du désir, celui qui ...

La figure du collectionneur en dit long sur les rouages complexes de la machine désirante qu'est l'être humain. Au sein d'une société aspirée par la spirale matérialiste, le collectionneur a mauvaise presse. C'est un profil de prédateur-spéculateur obnubilé par la question de la valeur qui lui est généralement accolé. Cousin éloigné de l'alchimiste, il a le don de transformer l'impalpable en plomb. Il incarne une forme de "bulldozerisation" néo-libérale du monde qui ne connaît aucun temple. On lui préfère habituellement l'amateur éclairé, qui place la pureté au-dessus de la possession: la contemplation suffit à son plaisir. Balloté d'un objet à l'autre, pris dans le cercle du désir, celui qui a amassé endosse le rôle de l'égaré fétichisant perdu dans le labyrinthe de la création. C'est du moins ce que voudrait une doxa répandue. Il y a fort à parier qu'après la visite de Private Choices, le regard ne soit plus le même. Et si le collectionneur était au fond le grand sacrifié de la production artistique, celui qui se salit les mains pour huiler la production ou pour laver tous les péchés d'orgueil de ce monde? Derrière cette conversion de l'oeil et cette interrogation salutaire, on trouve le talent de Carine Fol, commissaire et directrice artistique de la Centrale, dont le propos semble ne jamais faiblir. En levant le voile sur onze collections bruxelloises d'art contemporain, l'intéressée déconstruit les préjugés et fait surgir des typologies que l'on n'aurait jamais suspectées. S'il ne fallait en retenir qu'une seule, ce serait celle de Christophe Veys, professeur d'Histoire de l'art contemporain, qui entretient un rapport pour le moins particulier à la collection qu'il agence. Pour preuve, l'homme est autant que possible présent sur place -à la Centrale- pour "accompagner" ses choix. Un cerbère paranoïaque? Nullement: un passeur délicat. Veys a fait le choix de ne pas vivre avec les pièces qu'il achète. À l'instar du protagoniste de la nouvelle de Stefan Zweig, La Collection invisible, ce passionné n'a quasi jamais sa collection sous les yeux. En phase avec cette approche, il cultive son trésor comme une "oeuvre à venir", comme "une architecture qui n'a pas de plan établi", privilégiant les pièces minuscules... Ainsi de ce presque imperceptible trombone déplié dont la longueur accolée à l'arrête d'un mur dit la différence de taille, mais aussi le lien, du duo d'artistes gerlach en koop. Private Choices est un florilège, une anthologie, un feu d'artifice visuel qui fait place à quelque 250 oeuvres signées par 240 artistes différents -peu de doublons donc. C'est aussi une incroyable défense et illustration de l'art contemporain qui, en plus d'injecter de la joie et de la vie, fait la démonstration que le sens existe encore au sein du socle postmoderne. Le tout à travers un spectre élargi d'artistes, de Damien Hirst à Manon Bara, en passant par Bill Viola ou Carlos Aires, qui chaque fois dessine l'univers d'un individu -ou d'un couple- magnétisé par un rayonnement -Frédéric de Goldschmidt et le Groupe ZERO-, un état d'esprit -le surréalisme pour la Collection R.Patt-, voire un positionnement sociétal -Nicole et Olivier G. Un dernier mot sur la très pertinente scénographie qui attribue à chaque collection sa portion d'espace sous la forme d'un moderne cabinet de curiosités.