Dans le documentaire The Future Is Unwritten que consacre le réalisateur anglais Julian Temple à Joe Strummer, celui-ci déclare: "Le jour où j'ai rejoint Clash, cela a été comme revenir à l'année zéro." L'année zéro, étrangement, fut le leitmotiv des Khmers Rouges qui, entre 1975 et 1979, anéantissent la société cambodgienne via un communisme préhistorique et sanguinaire. Alors c'est sûr, les Clash ne pratiqueront aucun génocide(1) mais laisseront dans leur sillage une longue traînée rouge épique, mix de guérilla fantasmée en carburant rock, de politisation viscérale et d'ouverture sur les musiques du monde. Sur fond d'Angleterre en crise de nerfs, le premier album éponyme de Clash -sorti le 8 avril 1977- change brusquement la température d'une génération qui vient pourtant d'absorber le punk comme une massive dose d'adrénaline. Clash y incarne un commando à la fois actif sur le décibel et la conscience, la pose et la prose, le bruitage et la mélodie. C'est dur d'écrire sur le plaisir mais avoir 17 ans à ce moment-là, c'est sentir le rock d'avant brusquement se faner, peiner et vieillir. Ce que Strummer, larynx extrême, exprime dans 1977: "No Elvis, Beatles or the Rolling Stones/In 1977." La remarquable remastérisation opérée sur Sound System par Tim Young (lire pages suivantes) intensifie la férocité initiale des morceaux mais aussi la sémantique kung-fu de Strummer: "Do you wanna make tea at the BBC?" hurle-t-il dans Career Opportunities, prônant la révolte primale (White Riot), flinguant une Angleterre défaite et résignée (London's Burning). Fils de diplomate, John "Strummer...

Dans le documentaire The Future Is Unwritten que consacre le réalisateur anglais Julian Temple à Joe Strummer, celui-ci déclare: "Le jour où j'ai rejoint Clash, cela a été comme revenir à l'année zéro." L'année zéro, étrangement, fut le leitmotiv des Khmers Rouges qui, entre 1975 et 1979, anéantissent la société cambodgienne via un communisme préhistorique et sanguinaire. Alors c'est sûr, les Clash ne pratiqueront aucun génocide(1) mais laisseront dans leur sillage une longue traînée rouge épique, mix de guérilla fantasmée en carburant rock, de politisation viscérale et d'ouverture sur les musiques du monde. Sur fond d'Angleterre en crise de nerfs, le premier album éponyme de Clash -sorti le 8 avril 1977- change brusquement la température d'une génération qui vient pourtant d'absorber le punk comme une massive dose d'adrénaline. Clash y incarne un commando à la fois actif sur le décibel et la conscience, la pose et la prose, le bruitage et la mélodie. C'est dur d'écrire sur le plaisir mais avoir 17 ans à ce moment-là, c'est sentir le rock d'avant brusquement se faner, peiner et vieillir. Ce que Strummer, larynx extrême, exprime dans 1977: "No Elvis, Beatles or the Rolling Stones/In 1977." La remarquable remastérisation opérée sur Sound System par Tim Young (lire pages suivantes) intensifie la férocité initiale des morceaux mais aussi la sémantique kung-fu de Strummer: "Do you wanna make tea at the BBC?" hurle-t-il dans Career Opportunities, prônant la révolte primale (White Riot), flinguant une Angleterre défaite et résignée (London's Burning). Fils de diplomate, John "Strummer"Mellor, fréquente les internats privés d'Albion, devient squatter-beatnik, puis leader vocal des 101ers, combo pub-rock qui, début 1976, se taille la première partie des Sex Pistols. Là même où le guitariste Mick Jones -talent majeur de la bande- et Paul Simonon -beau gosse et bassiste rudimentaire- le découvrent en chanteur-pyromane incarnant une forme ultime de romantisme névrosé. Une valse de batteurs plus tard et Topper Headon, surdoué adorateur de soul-funk, mène la danse rythmique jusqu'à son éviction du groupe en 1982 pour cause de drogues dures(2). Comme chez les Beatles faussement honnis, la somme des individus rassemblés transcende les talents persos pour un résultat collectif supérieur. Initialement, la filiale US de CBS, signataire du groupe, refuse pourtant de sortir The Clash aux Etats-Unis parce que jugé "pas assez radiophonique": l'album devient alors l'import le plus vendu de l'Histoire du marché nord-américain. Numéro 12 dans les charts anglais, il fait aussi impression sur notre micro-territoire: Clash au Festival limbourgeois de Bilzen le 11 août 1977, devant une poignée de punks isolés en territoire "hippie",sera une première belge, plutôt sous forme de bras d'honneur. Sound System est un objet impressionnant. Pas forcément par son côté gadget de (fausse) radio qui rappelle le boomboxutilisé par les rudies jamaïcains, communauté avec laquelle Simonon a grandi. Il s'agit d'un carton-pâte truffé de badges, fausse cigarette géante contenant un poster, carnet de bord et cahiers de textes et photos, ces dernières issues du formidable travail de Pennie Smith. Le coffret marque par la puissance, la ressource et l'éclectisme de la musique rassemblée: les cinq albums studios de Clash(3), plus trois disques d'extras et un DVD du même tonneau. Des prises live, des démos et ces images filmées par Julian Temple et Don Letts, sans oublier des clips bien sentis, souvent entre humour un brin potache et arrogance de milords. Là où les Pistols ne concrétisent qu'un album (essentiel) de leur vivant, Clash en confectionne trois simples, un double et un triple en six ans! Pourtant, le deuxième Give'Em Enough Rope,en novembre 1978, n'annonce pas forcément les jouissances ultérieures. La production de l'Américain Sandy Pearlman louche sur un hard FM peu propice aux chansons, moins cinglantes que les singles des mois précédents (non repris sur l'album), comme ce White Man In Hammersmith Palais, hallucinant proto-reggaeoù Strummer raconte la sensation d'être (seul) blanc-bec au milieu d'un public noir lors d'un concert londonien. Quelques titres cinglants, pourtant, sont toujours témoins des spasmes de l'Angleterre seventies: Tommy Gun, Safe European Home ou cet English Civil War, classique américain du XIXe siècle recontextualisé par Joe pour contrer la montée de l'extrême-droite incarnée par le National Front. En avril 1978, Clash domine l'affiche d'un concert Rock Against Racismau Victoria Park: la vision de 80 000 Londoniens faisant un pogo reste un moment d'anthologie. On retrouve la scène dans Rude Boy, mi-fiction, mi-documentaire, sorti en mars 1980: le groupe détestera le film qui transmet pourtant son énergie surréelle et un engagement acharné, peut-être parce qu'il saisit l'impossible tiraillement entre promesse de grande carrière et fidélité mimétique aux racines. On les (re)voit à l'automne 1978 chopant deux des trois concerts belges, à l'AB et à... Fléron, bourgade liégeoise où, dans un banal cinéma, Clash donne une performance splendide, matricielle. The Clash aurait pu imploser fissa, comme les Pistols, après deux saisons: cela arrive inopinément en 1983 lorsque Mick Jones, suite au licenciement de Topper dopé, est à son tour remercié "pour avoir dévié des idéaux premiers du groupe". Comprenez: un peu trop de coke-star attitude. En attendant, Jones, éduqué par sa grand-mère juive russe au 18e étage d'une HLM qui donne sur le Westway, pilote le groupe dans une complémentarité avec Strummer, rappelant les glorieux aînés Lennon-McCartney ou Jagger-Richards. C'est lui qui, pour London Calling, fait appel au producteur Guy Stevens, zarbi fêlé (lire ci-dessous) qui, en 1969, invente Mott The Hoople, le flamboyant groupe glam-rock que Jones a suivi dans ses années de jeunesse. A sa sortie en décembre 1979, London Calling est un événement de 19 titres, somptueusement brassé entre rock, reggae, ska, funk, jazz et élans spectoriens. Le punk minéral de The Clash s'épanouit dans une épatante sélection conforme aux talents éclectiques des quatre titulaires, secondés par une escouade de cuivres et Mickey Gallagher, organiste de chez Ian Dury. On n'oubliera jamais les deux concerts londoniens des 17 et 18 février 1980 au Lyceum et à Lewisham: à deux mètres de Mick Jones, écrasé contre le rebord de scène, c'est comme voir les Stones en 68 ou les Who en 72, de la pure électricité liquide. Un an et des poussières plus tard, en décembre, Clash élargit encore son scope avec le triple Sandinista!, produit et signé par le groupe comme entité soudée. Certes, le disque est trop bavard mais ses 144 minutes additionnées aux 65 minutes de London Calling font penser que ces mecs qui viennent de livrer trois heures et demie de nouvelle musique en douze mois (...) maîtrisent alors les cultures du monde entier: le hip hop comme les steel drums de Trinidad, le spleen jazzy Broadway comme le rockabilly ou le narquois pop de Charlie Don't Surf -titré d'une phrase d'Apocalypse Now- sans omettre le flux reggae-dub en continuelle madeleine de Proust urbaine. Bien que signé chez CBS, Clash maintient une éthique ferme, exigeant de vendre le double London Calling au prix d'un simple album et le triple Sandinista à hauteur de double... Finalement, la parution de Combat Rock, en mai 1982, n'ajoute rien à la gloire acquise, seulement une odeur possible de proche sapin et une paire de hits (Rock The Casbah, Should I Stay Or Should I Go) qui en feront le plus gros succès commercial du groupe. THE CLASH, BOX SOUND SYSTEM, DISTRIBUÉ PAR SONY MUSIC 9 (1) DANS LA SECONDE PARTIE DES ANNÉES 70, LA MACHINE DE MORT KHMERS ROUGES ÉLIMINE 1,7 À 2,5 MILLIONS DES 8 MILLIONS DE CAMBODGIENS. (2) TERRY CHIMES, SURNOMMÉ TORY CRIMES ("LES CRIMES CONSERVATEURS") EST LE BATTEUR DU PREMIER ALBUM. (3) LE FORT DISPENSABLE CUT THE CRAP SORTI EN AVRIL 1985, ENREGISTRÉ APRÈS L'ÉVICTION DE MICK JONES, N'EST PAS REPRIS DANS CE COFFRET. TEXTE Philippe Cornet