Esprit d'hiver
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Esprit d'hiver DE LAURA KASISCHKE, ÉDITIONS BOURGOIS, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR AURÉLIE TRONCHET, 280 PAGES. 7 "Il faut posséder un esprit d'hiver." La beauté de son titre, Laura Kasischke la doit à Wallace Stevens, précurseur de la poésie moderne américaine ("Il faut posséder un esprit d'hiver/Pour regarder le gel et les branches/Des pins sous leur croûte de neige"). Et sans doute faut-il, c'est vrai, une certaine résistance au froid pour aborder le dernier coup romanesque de l'auteure américaine -l'une des deux plus grandes chirurgiennes de la psyché US contemporaine, avec sa consoeur Joyce Carol Oates. Le roman s'ouvre au matin de Noël, au beau milieu du Michigan. Holly, mère de famille, s'éveille avec un pressentiment diffus, bientôt exaucé: un blizzard s'annonce, qui prend une ampleur inquiétante au fil des heures. Les invités se décommandent à tour de rôle, et l'effervescence festive vire peu à peu au confinement pour Holly, restée seule à la maison avec sa fille de quinze ans, Tatiana. Tatty, enfant russe adoptée une décennie plus tôt, petite poupée de porcelaine rescapée d'un orphelinat de Sibérie, aujourd'hui ado à l'inquiétante beauté bleutée, teenage en crise au comportement de plus en plus mutique et menaçant au fil des pages. Récit suffocant, Esprit d'hiver plonge tout entier dans les angoisses de Holly, partagée entre souvenirs sibériens et crise d'inspiration -poète à la manque, elle ne peut s'empêcher d'associer son infertilité biologique à son blocage créatif, elle qui n'a plus écrit une ligne depuis son retour de Russie avec le bébé. "Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux." A mesure que le huis clos mère-fille se resserre, la neige s'accumule par paquets lourds autour de la maison, et le roman vire à l'anxiogène. Sensation encore renforcée par le brouillage des pistes pervers que mène Kasischke, retenant son lecteur prisonnier dans la conscience troublée de Holly, en plein décollage psychotique: quelle part de réalité refoulée, quelle part de fantasmes dans ses monologues en succession? Passage de l'insouciance à la noirceur, de la naïveté à l'angoisse, et surtout fascination inépuisable pour l'adolescence: après Rêve de garçons et La Couronne verte, Laura Kasischke confirme qu'elle est la romancière du changement d'état et du basculement. Une obsession qu'elle sublime dans les détails glaçants d'une poésie domestique qui chavire -froissement d'un sac plastique, aspect d'un rôti réfrigéré, vision du sang de viande dégouttant sur le carrelage d'une cuisine, rire un peu trop vif au bout du téléphone. Il y a quelque chose du cinéma de Haneke dans la crudité du drame annoncé, presque du Lynch dans la matière du malaise: Kasischke sait décidément faire naître l'inconfort. Deux pages, les deux dernières -narrativement et physiquement distinctes du corps du livre-, feront tomber le couperet d'une révélation -de celles qui forcent à réévaluer l'ensemble d'un roman. Une résolution certes stupéfiante, genre polar, qui ne doit pas occulter la vraie part d'insaisissable du livre, plus sourde et latente -celle d'une étrangeté vicieusement ouatée, qui est au final la vraie ligne de force de l'univers kasischkien. YSALINE PARISIS