"Le motel, comme tout élément ordinaire de la ville, ne prend sens qu'en regard de l'humanité voyageuse qu'il accueille." Dans Lieu commun (Éditions Allia, 2017), le philosophe Bruce Bégout offre une observation presque sociologique du motel américain que la série Room 104 (à qui HBO va offrir une deuxième saison) semble illustrer à la lettre. Soit, dès l'ouverture, une chambre de motel comme il en existe tant: deux lits jumeaux, un grand miroir sur le mur et la salle de bain au fond à gauche. Une disposition répétitive qui a quelque chose...

"Le motel, comme tout élément ordinaire de la ville, ne prend sens qu'en regard de l'humanité voyageuse qu'il accueille." Dans Lieu commun (Éditions Allia, 2017), le philosophe Bruce Bégout offre une observation presque sociologique du motel américain que la série Room 104 (à qui HBO va offrir une deuxième saison) semble illustrer à la lettre. Soit, dès l'ouverture, une chambre de motel comme il en existe tant: deux lits jumeaux, un grand miroir sur le mur et la salle de bain au fond à gauche. Une disposition répétitive qui a quelque chose de rassurant. Difficile pourtant de pénétrer ce lieu de routine, de passage, ce "home away from home" sans imaginer ou fantasmer ce qui a pu s'y dérouler, se tramer, une fois la porte refermée. Nuit torride, crime passionnel, solitude infinie. L'imagination au pouvoir est alors capable de milliers d'histoires fascinantes, romanesques, intrigantes ou, au contraire, banales, glauques, effrayantes. Explorant les possibilités de ce lieu cinématographique, les frères Jay et Mark Duplass donnent corps à cet imaginaire multiple, adoptant un schéma anthologique qui rappelle La Quatrième Dimension, Alfred Hitchcock présente ou Les Contes de la crypte. Respectant strictement l'unité de lieu -la même chambre du même motel de Long Island, non loin de New York-, chaque épisode abrite une histoire, une époque et des protagonistes différents, qu'il fait tôt basculer vers des registres variant de l'angoisse au fantastique, de la comédie à l'expérience onirique. Un baby-sitting qui tourne au gore. Un livreur de pizza pris en otage par une grotesque audition d'acteurs. Un écrivain venu s'isoler qui se rend compte, quelques minutes avant une réunion cruciale, que son manuscrit est resté chez lui. Une gémellité contrariée, des quêtes spirituelles ou charnelles, la mélancolie d'une première nuit d'amour, une rencontre improbable avec son enfant intérieur. Dans une chambre de motel, les contraintes spatiales transforment les situations les plus improbables en expériences de laboratoire, en poésie humaine, et les protagonistes en personnes délestées de la responsabilité morale de leur propre histoire. D'où des fins abruptes, des explications aussi absentes que le monde extérieur, un refus de la linéarité du récit qui, un épisode après l'autre, change de décennie et de genre. Réalisé avec un tout petit budget, réunissant un casting aussi bigarré que ces récits (dont James Van Der Beek, revenu de Dawson), Room 104 dépasse le simple exercice de style et se révèle un objet insaisissable mais touchant, surprenant, une expérience visuelle et émotionnelle peu commune.