La régularité métronomique avec laquelle François Jullien publie ses livres ressemble un peu à celle de Woody Allen. Et, comme pour les films de celui-ci, il arrive que nous oubliions les nouvelles publications de celui-là, vaguement certains de savoir ce que nous y trouverons. Mais c'est une erreur. Car l'oeuvre de Jullien, à la confluence de la philosophie et de la sinologie, possède son rythme propre, se...

La régularité métronomique avec laquelle François Jullien publie ses livres ressemble un peu à celle de Woody Allen. Et, comme pour les films de celui-ci, il arrive que nous oubliions les nouvelles publications de celui-là, vaguement certains de savoir ce que nous y trouverons. Mais c'est une erreur. Car l'oeuvre de Jullien, à la confluence de la philosophie et de la sinologie, possède son rythme propre, ses allers et ses retours, ses chefs-d'oeuvre et ses répétitions, qui toutes ont un sens. Depuis quatre ou cinq ans (disons: depuis la parution de Il n'y a pas d'identité culturelle, L'Herne, 2016), elle traverse ainsi une période particulièrement faste, où les thèmes familiers du penseur sont repris à la moulinette d'une série de problèmes nouveaux: celui de l'identité, donc, mais aussi ceux du statut contemporain du christianisme, de l'inouï, de la "dé-coïncidence", etc. Ce point obscur d'où tout a basculé appartient en plein à cette veine. Mettant au travail les grands textes de la tradition occidentale à égalité avec ceux de la chinoise, Jullien interroge notre obsession pour "l'Être" à la lueur des basculements incessants que connaissent nos vies. Ces basculements, toutefois, le philosophe refuse de leur conférer la charge dramatique qui accompagne trop souvent, dans notre pensée, l'idée d'"événement". C'est toujours après coup, explique-t-il, dans la relecture de ce qui a eu lieu, qu'apparaissent les traces de ce qui, en basculant, a réorienté l'existence entière dans une direction inédite. À la violence de l'obsession européenne pour le changement radical, Jullien oppose donc les glissements imperceptibles, les " transformations silencieuses" qui innervent l'existence -et auxquels les penseurs chinois ont accordé toute leur attention. La phrase est belle et pointue, l'érudition généreuse et précise, la pensée toujours libératrice mais sans grandes orgues. Il n'y a pas de doute: un bon François Jullien sera toujours meilleur qu'un bon Woody Allen.