En 1982, Wim Wenders débarque à Cannes pour y présenter Hammett, son premier film américain, qu'a produit Francis Ford Coppola. Cette expérience a laissé le cinéaste allemand en proie au doute, questionnements que traduisent limpidement l'entretien qui ouvre Visions du festival de Cannes et les quatre clichés qui l'accompagnent, comme l'expression d'une pensée en mouvement. "Le festival de Cannes a toujours été un formidable miroir de l'état du cinéma mondial, rappelle Philippe Reynaert dans cet album de souvenirs des éditions de 1981, 82 et 83 qu'il cosigne a...

En 1982, Wim Wenders débarque à Cannes pour y présenter Hammett, son premier film américain, qu'a produit Francis Ford Coppola. Cette expérience a laissé le cinéaste allemand en proie au doute, questionnements que traduisent limpidement l'entretien qui ouvre Visions du festival de Cannes et les quatre clichés qui l'accompagnent, comme l'expression d'une pensée en mouvement. "Le festival de Cannes a toujours été un formidable miroir de l'état du cinéma mondial, rappelle Philippe Reynaert dans cet album de souvenirs des éditions de 1981, 82 et 83 qu'il cosigne avec la photographe Myriam Debehault. Ainsi, au tournant des années 80, il reflète la grande crise identitaire qui secoue le secteur. La double nature artistique et commerciale du 7e art focalise toutes les angoisses de la génération montante des auteurs, totalement incarnée par le cosmopolite Wim Wenders." Une période charnière donc, comme celle que traverse le festival, qui s'apprête à délaisser le Palais Croisette pour le Bunker. Et comme celle vécue par la revue Les amis du film et de la télévision, qui devient le mensuel de cinéma Visions, une aventure éditoriale sans équivalent dans la presse francophone belge. Le magazine dépêche chaque année ses critiques et photographe sur la Croisette, et l'ouvrage témoigne, en plus des interrogations qui travaillent la planète cinéma en ces années 80 naissantes, d'un festival "encore à taille humaine", comme l'écrit Reynaert, rédacteur en chef à l'époque. C'est ainsi en se rendant à une interview de Nagisa Oshima que Myriam Debehault croise Orson Welles à la terrasse du Carlton, moment immortalisé dans une série de clichés à son image, impressionnants. Il y en a (beaucoup) d'autres, qu'accompagne une collection d'analyses et entretiens choisis (Wenders et Oshima donc, ce dernier pour Furyo, Zulawski pour Possession, Costa-Gavras pour Missing, Ivory pour Quartet...). Et la photographe a le chic pour capter ce moment où la vérité du sujet se révèle -Nastassja Kinski, enfiévrée à l'heure de défendre La Lune dans le caniveau; Andrei Tarkovski, songeur au temps de Nostalghia; Marco Ferreri, habité pour Storia di Piera; Chantal Akerman semblant "se dissimuler dans le grain" de la photo. Et la nostalgie objective de s'estomper au profit d'une magie persistante, celle d'un cinéma dont, alors déjà, la mort annoncée occupait les esprits. À quoi la cinéaste hong-kongaise Ann Hui opposait joliment: "J'ai l'impression que ce sont les gens qui sont malades, pas le cinéma. Qu'ils n'ont plus rien de passionnant et d'urgent à dire, ce qui est vrai pour l'Occident en particulier. Le cinéma ne peut être plus grand que le monde, il ne peut que le refléter. Mais ne soyons pas trop pessimistes quand même."