La rock star est un acteur comme les autres. Et vice-versa. C'est évident. D'un côté, on ne compte plus les chanteurs-rockeurs-rappeurs/acteurs. De l'autre, pas une seule saison ne passe sans qu'un comédien ne se mette à pousser la chansonnette. Pour le meilleur, et parfois (souvent) pour le pire.
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La rock star est un acteur comme les autres. Et vice-versa. C'est évident. D'un côté, on ne compte plus les chanteurs-rockeurs-rappeurs/acteurs. De l'autre, pas une seule saison ne passe sans qu'un comédien ne se mette à pousser la chansonnette. Pour le meilleur, et parfois (souvent) pour le pire. A vrai dire, même quand l'acteur ne sait (vraiment) pas chanter, il lui reste une solution: tourner dans un clip. L'exercice peut se limiter à un caméo: une apparition fugace dans la vidéo d'un groupe. Mais de plus en plus souvent, l'acteur prend carrément la place de la rock star. Le procédé n'est pas neuf, loin de là. L'un des premiers spécimens du genre est un petit bijou. Il date de 1986. Tiré de l'album Graceland, le single You Can Call Me Al deviendra le plus gros tube de Paul Simon (4). Simple et poilant à la fois, son clip illustre à la perfection les enjeux, et surtout, le jeu entre le chanteur et l'acteur. On y voit Paul Simon et Chevy Chase (comédien-clé du Saturday Night Live) rentrant ensemble dans la même pièce. Cela part mal: les deux protagonistes commencent par se percuter dans l'encadrement de la porte trop étroite. Le ton est donné. Dès que la partie chantée de la chanson démarre, Chevy Chase prend en charge le play-back, grillant la politesse à Paul Simon. La moue renfrognée, ce dernier n'aura jamais voix au chapitre. Réduit à jouer les choeurs de luxe, il passera le reste du morceau à jouer les petites mains... Derrière le sketch, on peut y voir une parabole drolatique des relations attraction-répulsion entre musique et ciné. Ou plus encore une allusion à l'autre duo, fameux celui-là, que Simon a formé avec Garfunkel, et qui à l'époque de Graceland, se déchire à nouveau (la tournée de reformation et l'album qui aurait dû suivre ont tourné au fiasco). Comme quoi, derrière le gimmick, la blague n'est pas toujours si innocente ou gratuite qu'on ne le pense. Exemples... En 2011, Adam Yauch, alias MCA, lutte désespérément contre le cancer. Avec ses camarades Mike D et Ad-Rock, il a pu encore participer à l'enregistrement du dernier Beastie Boys, Hot Sauce Committee Part Two. Mais il est incapable d'apparaître dans les clips. Qu'à cela ne tienne: le trio de rappeurs convoque une brochette d'acteurs pour les remplacer dans la vidéo de Make Some Noise (1) . Au passage, Seth Rogen (dans le rôle de Mike D), Danny McBride (MCA) et Elijah Wood (Ad-Rock) transforment l'exercice en un remake du cultissime Fight for Your Right (to Party!). Enorme. Les raisons de faire appel à des comédiens ne sont pas toujours aussi dramatiques. La plupart du temps, le but consiste simplement à ajouter une touche de glamour -Winona Ryder singeant John Spencer dans Talk About the Blues. Ou, à l'inverse, d'écailler une image trop sérieuse, comme quand les barbus folkeux de Mumford & Sons se font parodier dans Hopeless Wanderer par un comedy-all-star (Jason Bateman, Will Forte...). Transformer des acteurs en musiciens célèbres ne demande pas forcément des heures de maquillage. Une bonne bombe de gel, et Vincent Lindon devient M, dans le clip de La Bonne Étoile (2). Mieux: au naturel, Rupert Grint (alias Ron dans Harry Potter) ressemble tellement à Ed Sheeran, qu'il n'a qu'à enfiler un sweat à capuche pour être confondu avec l'auteur de Lego House (3)... En introduisant des acteurs connus dans leur univers, les chanteurs créent forcément la petite distorsion qui va faire sourire. Dans certains cas, ils en profitent même pour jouer le décalage complet. A l'image de Rufus Wainwright qui laisse Helena Bonham-Carter chanter Out of the Game (5). Plus comique encore, en 2007, le rappeur Kanye West propose à Zach Galifianakis (The Hangover) de tourner un second clip pour son morceau Can't Tell Me Nothing (6). Le contrepied ne pouvait être plus hilarant: perché sur son tracteur, l'acteur comique zone à travers les terres et les prairies de sa ferme de Caroline du Nord, accompagné du chanteur folk Will Oldham (aka Bonnie Prince Billy). Straight outta the country... De Noir Désir (Comme elle vient) à Sia (Soon We'll Be Found) en passant par... Florent Pagny (Savoir aimer), ils sont nombreux à avoir utilisé la langue des signes dans leurs vidéos. Paul Mc Cartney a quant à lui poussé le bouchon encore un peu plus loin. En 2012, il sort Kisses on the Bottom, album essentiellement constitué de reprises. Pour My Valentine (9), l'un des deux morceaux originaux du disque, il réalise le clip lui-même, dans un noir et blanc léché. Ne pouvant visiblement pas être à la fois devant et derrière la caméra, il fera appel à deux acteurs. Et pas des moindres. Natalie Portman (déjà apparue dans le clip de Dance Tonight, trois ans plus tôt) démarre le morceau, rejointe plus tard par Johnny Depp à la guitare acoustique. Depuis une bonne dizaine d'années, David Bowie avait décidé d'arrêter les tournées. Discret, le chanteur avait même choisi de ne plus apparaître dans la presse. On sait aujourd'hui que la maladie a également joué un rôle dans cette retraite médiatique. Comment faire alors quand un fameux late-show américain vous propose de venir jouer en direct votre dernier single, Lazarus? Facile: y envoyer Michael C. Hall (7), acteur de la série Dexter, qui, par ailleurs, reprend actuellement le rôle de... Bowie au théâtre, à New York. En 2014, Lena Dunham a, elle, singé Sia sur le plateau de Seth Meyers (Chandelier). Autre exemple, l'année précédente: l'actrice et chouchou indie Greta Gerwig (Frances Ha) dansait et créait en direct le clip live d'Afterlife de, et avec, les autres chouchous indie Arcade Fire (8). Les DJ aussi ont droit à leurs caméos prestigieux. Problème: vu qu'ils préfèrent souvent se planquer derrière leurs platines que devant un micro, il est parfois compliqué de trouver la bonne astuce. Ce grand comique de Bob Sinclar a toutefois trouvé la parade: pour le clip de Kiss My Eyes (10), il a proposé à Jean-Claude Van Damme de danser le tango. JCVD s'exécutera, entre gaffes et routines de karaté. Mais le meilleur exemple de chorégraphie déjantée reste évidemment celle de Christopher Walken dans le Weapon of Choice de Fatboy Slim (tiré du blockbuster Halfway Between the Gutter and the Stars, sorti en 2000) (11). L'acteur au faciès impassible y danse sur les tables, grimpe sur les murs, pour s'envoler finalement dans les airs. Classique. En 2001, Elton John sort Songs from the West Coast. Quatre ans auparavant, il a encore explosé le record du nombre de singles vendus avec Candle in the Wind. Du coup, on devine que pour promouvoir son 27e album studio, sir Elton n'a pas envie de trop se fatiguer. Pour son single I Want Love (12), c'est Robert Downey Jr qui s'y colle. Filmé face caméra, l'acteur a lui-même l'air de se demander ce qu'il fait là, se promenant dans une villa-château entièrement vide, dans un long plan-séquence paresseux. La vidéo de This Train Don't Stop Here Anymore (13) est nettement plus drôle. Déguisé, grimé, l'excellent Justin Timberlake y campe un Elton seventies, période Rocket Man, terriblement convaincant. Voire carrément bluffant. En Belgique aussi, on a pu mélanger les genres. Au milieu des années 90, le Nord a le rock (dEUS, Hooverphonic, Soulwax), tandis que le Sud accumule les récompenses internationales au cinéma (Jaco Van Dormael, les frères Dardenne). L'échange coule donc de source. En 96, Stef Kamil Carlens sort un album solo sous le nom de Moondog Jr. Pour la vidéo du single TV Song (14), le chanteur anversois se fait bousculer par l'ensemble de son groupe, avant de se faire carrément chahuter par le Namurois Benoît Poelvoorde, à peine remis de la folie C'est arrivé près de chez vous. Le chanteur et l'acteur se dévisagent, le ton monte, avant que Ben ne balance finalement Stef sur le côté, prenant en charge le couplet final, le long de l'Escaut. Reviens, gamin! TEXTE Laurent Hoebrechts