Rien ne peut vous préparer à l'expérience visuelle, intime, perturbante et hypnotique d' Avarie. À moins d'avoir vu le court-métrage réalisé en 2002 par Alejandro González Iñárritu, tiré du film collectif 11'09"01 - September 11, dans lequel le réalisateur mexicain entrecoupait un écran noir et silencieux de plans flash traversés par les "Jumpers", ces personnes sautant dans le vide le long des tours du World Trade Center. Les bruits de panique, exclamations, commentaires des chaînes d'infos accentuaient l'impression d'immersion dans ...

Rien ne peut vous préparer à l'expérience visuelle, intime, perturbante et hypnotique d' Avarie. À moins d'avoir vu le court-métrage réalisé en 2002 par Alejandro González Iñárritu, tiré du film collectif 11'09"01 - September 11, dans lequel le réalisateur mexicain entrecoupait un écran noir et silencieux de plans flash traversés par les "Jumpers", ces personnes sautant dans le vide le long des tours du World Trade Center. Les bruits de panique, exclamations, commentaires des chaînes d'infos accentuaient l'impression d'immersion dans réalité brute de l'horreur, sans commentaires. Le 14 septembre 2012, onze années presque jour pour jour après la tragédie qui a marqué le début d'une nouvelle ère mondiale, le bateau de croisière Adventure of the Seas repère, en mer Méditerranée, non loin des côtes espagnoles, un canot de sauvetage avec treize personnes à bord. Le frêle esquif, dégonflé, ne peux supporter très longtemps son équipage, probablement des réfugiés. Sur le pont du paquebot, un touriste filme la scène, qu'il postera sur YouTube. Quelques minutes d'une ombre flottant sur un bleu profond. Reprenant cette image dans un ralenti saccadé, Philip Scheffner y associe, en fond sonore, comme un écho au travail d'Iñárritu, les dialogues entre les garde-côtes et l'équipage américain, des témoignages de passagers, des récits d'exilés fuyant conflits et misères, des chants d'oiseaux, des frémissements de pluie ou de vent, des chants d'amour. Tout est entre vie et mort. Ce n'est pas le drame d'un jour, fût-il abominable, qui captive notre regard durant près d'une heure et demie, mais la tragédie de l'époque, la violence du temps, le terrorisme, le conflit en Ukraine, les opérations militaires hasardeuses et irresponsables de l'Occident, le fracas sourd des frontières qui se ferment, les corps qui se noient quotidiennement sur ou en dehors de nos écrans. Les quelques secondes de chute des Jumpers ont semblé interminables, la dérive de ce canot au passagers indéfinis (ils pourraient être marins, migrants, pêcheurs, peu importe) l'est tout autant et semble préfigurer celle de notre humanité. Ce point d'ombre qui progressivement sort de l'écran jusqu'à nous laisser face aux réflections de l'eau est un geste cinématographique puissant qui, paradoxalement, laisse l'impression que tout n'est pas perdu, que rien n'est inexorable... qu'il suffirait de tendre le bras pour changer le cours de l'Histoire. Mais ceci n'est pas arrivé aujourd'hui, ni hier, ni la semaine dernière. Ni le mois ni l'an dernier. C'était le 14 septembre 2012... C'était il y a plus de cinq ans. C'était il y a une éternité. Et nous laissons toujours faire.