Au-dessus du masque, les yeux pétillants de Bruno Girveau suggèrent une personnalité que la Culture avec un grand C n'a pas corsetée. Pas du genre à entrer dans les cases, le directeur du Palais des Beaux-Arts de Lille? Non, son truc à lui, c'est plutôt de les faire entrer, les fameuses cases, au musée qui plus est. Si la tâche est déjà compliquée en Belgique, on a vite fait de comprendre qu'en France, où les "petits mickeys" sont regardés de très haut, elle relève quasiment de la mission impossible ou, à tout le moins, de l'acte militant. Pas facilement découragé, le conservateur qui a été nourri à la bande dessinée depuis sa plus tendre enfance en a fait son cheval de bataille. Pour preuve, cela fait trois-quatre ans qu'il est en pourparlers avec François Boucq, talent majeur du 9e art, afin que ce dernier cède des oeuvres à l'institution lilloise. " Au départ, il voulait faire un dépôt, détaille Girveau. Je lui ai expliqué que ce n'était pas possible pour des questions d'assurance. La seule possibilité pour entrer au musée était de faire une donation."
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Au-dessus du masque, les yeux pétillants de Bruno Girveau suggèrent une personnalité que la Culture avec un grand C n'a pas corsetée. Pas du genre à entrer dans les cases, le directeur du Palais des Beaux-Arts de Lille? Non, son truc à lui, c'est plutôt de les faire entrer, les fameuses cases, au musée qui plus est. Si la tâche est déjà compliquée en Belgique, on a vite fait de comprendre qu'en France, où les "petits mickeys" sont regardés de très haut, elle relève quasiment de la mission impossible ou, à tout le moins, de l'acte militant. Pas facilement découragé, le conservateur qui a été nourri à la bande dessinée depuis sa plus tendre enfance en a fait son cheval de bataille. Pour preuve, cela fait trois-quatre ans qu'il est en pourparlers avec François Boucq, talent majeur du 9e art, afin que ce dernier cède des oeuvres à l'institution lilloise. " Au départ, il voulait faire un dépôt, détaille Girveau. Je lui ai expliqué que ce n'était pas possible pour des questions d'assurance. La seule possibilité pour entrer au musée était de faire une donation." La première réaction de l'auteur de Bouncer et du Janitor est la crispation. Difficile de céder ses précieux. Comme il l'explique dans un communiqué de presse rédigé pour l'occasion: " Il a fallu accepter de me défaire d'une partie de ma création, de me séparer des originaux que j'ai mis des heures et des jours à réaliser." Opiniâtre et rusé, Bruno Girveau ne lâche pas l'affaire. Il recourt même à un argument redoutable. " Dans le cabinet d'estampes, ton travail sera aux côtés de Michel-Ange et de Raphaël", avance en substance le conservateur. Pour qui a la défense et l'illustration de la bande dessinée à coeur, le raisonnement s'avère imparable. Boucq de préciser: " Cette donation permet de faire entrer la bande dessinée dans les collections d'un musée des beaux-arts, ce qui n'est pas une chose convenue. La BD a été longtemps méprisée et l'est encore. La relation qu'elle instruit par sa facilité de lecture ne permet pas de se rendre compte des exigences artistiques qu'elle demande. Le don d'une partie de mon travail d'auteur-dessinateur est l'occasion de montrer que la bande dessinée, en général, est un art avec une esthétique savante." Résultat des courses, celui qui est également illustrateur de presse -il a récemment couvert le procès des attentats de 2015 pour Charlie Hebdo- finit pas accepter. Les deux intéressés se sont ensuite enfermés deux jours dans l'atelier du dessinateur avec pour objectif le choix d'une centaine de dessins. Au final, 400 seront retenus, entre autres parce que Boucq souhaitait présenter des séquences plutôt que des cases isolées, façon de louer la narrativité à l'oeuvre et de bien souligner la spécificité de sa pratique. Dans la foulée de cette donation, Bruno Girveau a pensé à François Boucq pour la septième édition de l'Open Museum. Cette initiative consiste en une carte blanche accordée à une (ou plusieurs) personnalité(s) -Zep, le groupe Air ou le collectif allemand interDuck, connus pour glisser des faces de canards parmi les grands chefs-d'oeuvre de l'Histoire de l'art, s'y sont déjà attelés- invitée(s) à intervenir dans le musée. Le tout pour un parcours qui fait dialoguer culture populaire et art classique. " Nous cherchons à attirer un public qui normalement ne viendrait pas au musée. Nous voulons le faire déambuler parmi les oeuvres... Avec le secret espoir qu'il ait envie de revenir", analyse Girveau. Force est de reconnaître que Boucq s'est acquitté avec panache de sa mission, lui qui a dessiné un parcours jubilatoire à travers les sculptures renaissantes et autres tableaux du XVIIe siècle. Sa force? La cohérence. Le dessinateur qui a collaboré avec Jerome Charyn ne s'est pas contenté de farcir le lieu avec ses personnages-culte, à l'instar de Jérôme Moucherot ou Superdupont, il a imaginé un tracé qui invite à réfléchir sur l'acte de voir. Sans compter que l'intervention, au fil d'une quinzaine de salles, permet de sonder et de comprendre le caractère construit de la virtuosité du maître -on réalise notamment combien l'homme est attaché aux proportions et au fameux nombre d'or qui traverse toute son oeuvre. Dès l'entrée, le ton est donné. Le vainqueur du Grand Prix d'Angoulême en 1998 aspire les visiteurs par le biais d'un tunnel dont le motif à damier se transforme petit à petit en taches de léopard, ce qui n'est pas sans rappeler la célèbre tenue de l'assureur-explorateur, alias le "Tigre du Bengale", héros apparu dès 1984 sous le crayon du Lillois. Le tout pour une sorte de rampe de lancement dans laquelle l'oeil du visiteur est mis à rude épreuve. La suite enfile les trompe-l'oeil, les jeux de miroirs, anamorphoses et hologrammes, quand il n'est pas question de découvrir la galerie de sculptures à l'envers... En effet, François Boucq a inversé le sens de la visite pour que nous découvrions un agencement de statues qui nous tournent le dos et sur lesquelles il s'est amusé à projeter formes et motifs grâce à du mapping vidéo. Plus loin, la Rotonde Napoléon accueille une partie de la donation, soit une quarantaine de planches et dessins de presse. Passé cette salle plus classiquement muséale, d'autres surprises attendent le visiteur, comme cette lumière "divine" qui lui tombe dessus devant un tableau de Chardin. Il y a aussi cet accrochage de trois tableaux, choisis dans la collection du musée, et mis en mouvement par le biais d'une animation digitale. Ailleurs, Boucq a carrément perturbé l'accrochage en juxtaposant portraits ou décors naturels littéralement les uns contre les autres, traçant ainsi une fascinante ligne d'horizon des regards ou des paysages. Mais peut-être que les deux temps forts sont à chercher du côté de la section des "Tableaux d'autels", où une géniale illusion d'optique nous invite à redécouvrir une somptueuse Descente de croix de Rubens; ainsi qu'au "Cabinet flamand", où les animaux chers au dessinateur constituent une sorte de "Chapelle Sixtine à l'envers". Sans oublier cette sculpture odorante semblant être tombée d'un tableau d'Arcimboldo, un véritable "théâtre des cinq sens" à découvrir dans la Galerie hollandaise.