On aime ça: le V2Vingt avait échappé jusqu'ici à nos radars. Une sorte de trou noir en matière de géolocalisation plastique bruxelloise. En cause, un statut d'artist-run space propice à passer entre les mailles du filet journalistique. Pour rappel, comme l'écrivait Ariel Kenig, ce genre d'endroit séduit en ce qu'il pousse " à l'ombre des méga-fondations privées, des galeries mainstream et des structures muséales". Leur fonction? " Fabriquer et/ou exposer de l'art typiquement contemporain." Initiée par le plasticien Laurent Jourquin, l'adresse affiche des contours espérés: une ancienne savonnerie de Schaerbeek, un 5e étage que l'on atteint par...

On aime ça: le V2Vingt avait échappé jusqu'ici à nos radars. Une sorte de trou noir en matière de géolocalisation plastique bruxelloise. En cause, un statut d'artist-run space propice à passer entre les mailles du filet journalistique. Pour rappel, comme l'écrivait Ariel Kenig, ce genre d'endroit séduit en ce qu'il pousse " à l'ombre des méga-fondations privées, des galeries mainstream et des structures muséales". Leur fonction? " Fabriquer et/ou exposer de l'art typiquement contemporain." Initiée par le plasticien Laurent Jourquin, l'adresse affiche des contours espérés: une ancienne savonnerie de Schaerbeek, un 5e étage que l'on atteint par le biais d'un monte-charge vétuste, ainsi qu'un espace coincé entre plancher fraîchement raboté et parois en OSB. V2Vingt? La désignation renvoie à la Seconde Guerre mondiale lors de laquelle un missile V2 allemand avait éventré le bâtiment. Une fois cette plaie béante refermée, la vie a pu suivre son cours et, inextricablement lié à elle, l'art y prendre ses quartiers. Pour initier sa deuxième année de programmation, l'antre de Jourquin accueille le travail de Pedro Ruxa. Portugais, l'intéressé vit depuis plusieurs années à Bruxelles où il s'est formé à l'atelier Peinture de l'ENSAV La Cambre (il en est sorti en 2016). " Choose your dialogue / and / your best word / or / your best silence Even in silence and with silence We speak", ce sont ces vers extraits de The Constant Dialogue, du poète brésilien Carlos Drummond de Andrade, qui ont donné son titre à cet accrochage -le terme est ici utilisé à défaut dans la mesure où trois oeuvres sur les six montrées sont volontairement décrochées. Le propos examine cette ambivalente communication entre les êtres qui rapproche autant qu'elle éloigne. Les mots et leurs maux. Deux imposantes toiles structurent l'espace. Leurs dimensions de 160 x 200 centimètres rappellent le fameux "queen size bed", ce standard de l'intimité du couple. L'une d'entre elles figure deux jeunes hommes nus. Entre eux, une conversation passionnée en cours. Il est peint métaphoriquement par des coeurs vibrants au chromatisme éloquent, d'un bleu glacé à un vert à peine moins froid. On pense comprendre que ce fragment d'un discours amoureux est à la peine. L'entrave, le malentendu, l'incompréhension ne sont jamais loin. Spontanément, on rapproche la composition du second grand format. Composé de mots, celui-ci formule peut-être ce qui ne se dit pas ouvertement, à savoir " Tu m'as pris et ton discours est le piège qui m'engage, le printemps n'a pas de jours si fleuris que ton langage". La phrase est tracée en lettres de feu, elle embrase le regard du spectateur. Mais il y a aussi cette juxtaposition de deux organes, une bouche et une oreille. Entre le canal émetteur et le canal récepteur, Ruxa a peint le spectre de la lumière, une onde qui traverse l'espace en dégageant de la chaleur. L'oeil a bien du mal à quitter ces fonds noirs recouverts d'une couche de violet transparent d'où mots et formes viennent à notre rencontre pour raconter le transport des âmes et des corps. Ces "poèmes picturaux" ne peuvent laisser de marbre.