A part au rayon musique, où il est admis que le sang noir du blues coule dans les veines de la plupart des courants électrifiés, du rock au rap, la communauté afro-américaine est la grande absente des manuels d'Histoire de l'art de l'Oncle Sam. On a bien en mémoire quelques pointures black (de Spike Lee à Toni Morrison en passant par James Baldwin ou Jean-Michel Basquiat), voire quelques mouvements esthétiques "colorés" (Blaxploitation et autre Harlem Renaissance), mais pas de quoi esquisser une trame visible sur le long terme. Comme si en dehors de ces individualités et poussées de fièvre sporadiques, les Noirs étaient restés muets sur le terrain culturel. Et pourtant, si l'on gratte un peu la surface de la version officielle qui lave plus blanc que blanc, on se rend vite compte qu'une poutre artistique afro-américaine traverse bel et bien tout l'édifice, simplement, elle a été largement dissimulée ou marginalisée par le racisme qui a pourri la chronique de ce pays, et dont l'onde de choc continue d'empoisonner les rapports entre Noirs et Blancs comme l'a douloureusement rappelé l'actualité des dernières semaines (...

A part au rayon musique, où il est admis que le sang noir du blues coule dans les veines de la plupart des courants électrifiés, du rock au rap, la communauté afro-américaine est la grande absente des manuels d'Histoire de l'art de l'Oncle Sam. On a bien en mémoire quelques pointures black (de Spike Lee à Toni Morrison en passant par James Baldwin ou Jean-Michel Basquiat), voire quelques mouvements esthétiques "colorés" (Blaxploitation et autre Harlem Renaissance), mais pas de quoi esquisser une trame visible sur le long terme. Comme si en dehors de ces individualités et poussées de fièvre sporadiques, les Noirs étaient restés muets sur le terrain culturel. Et pourtant, si l'on gratte un peu la surface de la version officielle qui lave plus blanc que blanc, on se rend vite compte qu'une poutre artistique afro-américaine traverse bel et bien tout l'édifice, simplement, elle a été largement dissimulée ou marginalisée par le racisme qui a pourri la chronique de ce pays, et dont l'onde de choc continue d'empoisonner les rapports entre Noirs et Blancs comme l'a douloureusement rappelé l'actualité des dernières semaines (lire aussi, page 32, notre dossier sur l'indignation à géométrie variable des chanteurs blacks après l'affaire Ferguson). "L'Amérique aurait-elle été l'Amérique sans son peuple noir?", se demandait l'érudit W.E.B. Du Bois. Non, évidemment. Le musée des Arts de Philadelphie -qui a joué un rôle de pionnier dans l'émancipation artistique des Afro-Américains en étant la première institution à acquérir en 1899 une toile d'un peintre de la minorité- remet les pendules picturales à l'heure à partir de ce 10 janvier avec une vaste exposition jetant un regard sur 200 ans d'art afro-américain. L'occasion de découvrir ce pan largement méconnu de la création étasunienne, sorte de chaînon manquant qui redéfinit le fluide artistique américain en l'inscrivant dans sa glaise politique. C'est en effet au gré des ostracismes et modestes avancées civiques que cette peinture au poing souvent levé se définit et se déploie dans le temps. Gros plan sur les cinq marches (voir pages suivantes) de l'escalier qui mène de la cave au rez-de-chaussée de la notoriété. INFOS SUR L'EXPO: WWW.PHILAMUSEUM.ORG On trouve des traces d'art afro-américain dès le XVIIe siècle. Jusqu'à cette période charnière de l'Histoire américaine qu'est la Guerre civile (1861-1865), plus connue chez nous sous le nom de guerre de Sécession, les créations sont surtout décoratives. Elles s'inspirent de l'art tribal africain traditionnel avec des statuettes ou des objets usuels. Vers le début du XIXe on voit également apparaître des portraits de notables de la communauté comme des révérends. Quelques peintres, notamment Joshua Johnson, vont même se tailler une petite réputation avec la bénédiction d'abolitionnistes blancs. Sans surprise, le centre de gravité de ce timide courant se situe au nord et plutôt dans les villes. Profitant de l'appel d'air suite à la victoire de l'Union, des artistes blacks vont commencer à s'affirmer sur la carte artistique. Mais dans un premier temps, ils vont se contenter d'adopter les canons esthétiques européens en vigueur avec des scènes de paysages classiques (peuplés de jeunes filles diaphanes!) qui ne les distinguent guère de leurs confrères blancs. C'est le cas par exemple d'Edward Mitchell Bannister ou de Henry Ossawa Tanner. Pour trouver des artistes plus aventureux, il faut aller à Paris, à Munich ou à Rome, loin donc de la chape de plomb ségrégationniste qui règne encore outre-Atlantique. La Renaissance de Harlem est ce mouvement de fierté black qui essaima durant les années 20. Si la littérature en a surtout porté le flambeau (County Cullen, Dorothy West, Alain Locke...), ses effets rejaillirent sur tout le champ artistique. C'est le début d'une nouvelle ère pour la peinture afro-américaine: les artistes ne se contentent plus de montrer la vie quotidienne des Noirs, ils y ajoutent un regard critique sur leur condition dans cette Amérique raciste et puritaine. A côté de ces accents militants, on voit aussi des artistes afro-américains prendre le train de la modernité formelle en marche. Comme Aaron Douglas, peintre cubiste à ses heures. Deux écoles se côtoient pendant cette période de grande agitation sociale. D'un côté les plasticiens qui vont croquer à pleines dents l'abstraction qui est le nouveau dada de l'art contemporain. De l'autre, surfant sur la vague des révoltes de la jeunesse et du militantisme incarné par les Black Panthers, les artistes qui brandissent le poing et utilisent la peinture, la sculpture ou le dessin pour fustiger les injustices subies par les Noirs. Des recherches formelles d'un côté, des relents politiques de l'autre, l'art afro-américain offre un double visage contrasté qui témoigne d'une certaine maturité. Le vent de la révolte hip hop a laissé des traces. Les revendications se durcissent dans un climat social tendu. Le graffiti est l'expression originale et urbaine de ce vécu où s'entremêlent frustration, relégation, injustice et racisme. Mais de même que le graffiti n'est pas qu'une affaire de Blacks, tous les artistes afro-américains ne font pas parler les bombes. D'autres utilisent les armes de "l'ennemi" pour bousculer les représentations. Comme Kara Walker qui interroge dans ses collages en ombres chinoises les notions de race mais aussi de genre ou cette violence qui gangrène le pays depuis sa création. En 2007, cette artiste figurait d'ailleurs dans la liste des 100 personnalités culturelles les plus influentes au monde dressée par le Time Magazine. Le signe qu'un frémissement de changement est enfin en cours... LAURENT RAPHAËL