"Je marche à la mort comme un moteur à l'essence." Célèbre, l'assertion est à jamais associée au philosophe Jacques Derrida, qui l'a beaucoup répétée à la fin de sa vie. Pour "Jacky", cette pensée de la mort, entendue comme un horizon, était bel et bien un moteur qui donnait tout le prix de son oeuvre. Le propre des phrases qui font sens, c'est qu'elles dépassent le cas particulier. Pour preuve, elle pourrait s'appliquer parfaitement à Joseph Beuys, l'exposition Salutations d'Eurasie au M HKA en livre une preuve éclatante. Intimement lié à Fluxus et à l'idée d'une mythologie personnelle -durant la Seconde Guerre mondiale, Beuys serait revenu au monde après le cras...

"Je marche à la mort comme un moteur à l'essence." Célèbre, l'assertion est à jamais associée au philosophe Jacques Derrida, qui l'a beaucoup répétée à la fin de sa vie. Pour "Jacky", cette pensée de la mort, entendue comme un horizon, était bel et bien un moteur qui donnait tout le prix de son oeuvre. Le propre des phrases qui font sens, c'est qu'elles dépassent le cas particulier. Pour preuve, elle pourrait s'appliquer parfaitement à Joseph Beuys, l'exposition Salutations d'Eurasie au M HKA en livre une preuve éclatante. Intimement lié à Fluxus et à l'idée d'une mythologie personnelle -durant la Seconde Guerre mondiale, Beuys serait revenu au monde après le crash de son avion en Crimée-, le performer a toujours noué vie, mort et oeuvre d'une façon bien spécifique, inextricable. À tel point qu'une fois l'un des termes de cette trilogie disparu, le reste s'étiole. C'est bien cette impression de perte qui nous a accompagné tout au long de l'accrochage dédié à ce plasticien qui s'est éteint à Düsseldorf en 1986. Le sentiment qui domine est celui de passer sans émotion à côté des reliques d'un martyr de la cause artistique. Certes, les objets du culte sont là mais ils sont devenus froids. Une pompe à miel? La belle affaire si l'homme au feutre n'est pas là pour la faire vibrer. Un costume accroché au mur? Triste fétichisme et coquille vide. Quatre cornières de bois appuyées sur le mur? Électroencéphalogramme plat. Il ne subsiste plus rien de ce flux que Beuys faisait circuler entre les choses, comme lorsqu'il abouchait un téléphone à une motte de terre avec son fameux Erdtelefon (1968). Faut-il pour autant passer son chemin? Non, certainement pas. L'action contre-rationaliste de Beuys est trop fondamentale pour l'Histoire de l'art pour se priver d'une visite. Celle-ci est d'ailleurs réactivée à la faveur d'une vidéo projetée qui laisse entrevoir des bribes de la performance Eurasienstab, au cours de laquelle l'artiste a enduit les angles de la galerie anversoise Wide White Space au moyen de beurre tout autant qu'il l'a transformée en sanctuaire. But de la manoeuvre? Dessiner une alternative à la vision occidentale du monde et conjurer de la sorte le modernisme eurocentré. Ailleurs, le coeur bat plus fort. Particulièrement quand la voix de Joseph Beuys se fait entendre depuis les tréfonds du néant. Cette voix qui surgit intacte, détachée du corps qui l'a portée, se laisse écouter par le biais de plusieurs casques stéréophoniques. On y goûte des oeuvres comme Ja, Ja, Ja, Ja, Ja, Nee, Nee, Nee, Nee, Nee (1968), parfait antidote à l'esprit de sérieux. Cette phrase inspirée des tics langagiers des vieilles dames des rues de Clèves a été répétée pendant une heure entière lors de la performance initiale. Elle permet de prendre la mesure d'un certain usage du langage qui transforme le mot en complainte, cette musicalité du verbe étant une fonction essentielle de l'expression trop souvent oubliée. La voix de Beuys se fait également délicieusement politique lorsqu'il entonne Sonne statt Reagan, un morceau composé par lui-même qui, en allemand, semble dire "du soleil à la place de la pluie" mais qui est en réalité une charge contre le Président américain Ronald Reagan. Un tube pop? Non, une oeuvre à part entière.