"On ne s'est pas vraiment engueulés, mais... j'ai bien entendu le "c'est qui, ce connard! " quand elle est repartie en claquant la porte." Assis dans le bar d'un hôtel bruxellois, SebastiAn raconte sa première rencontre avec Charlotte Gainsbourg. Pas franchement une grande réussite. "Après, j'ai dû aussi un peu le chercher..., avoue le producteur. J'avais une obsession: la faire chanter en français. C'est ce que j'aime chez elle. Je voulais qu'elle se réapproprie son bagage familial par elle-même, ce qu'elle n'avait jamais vraiment osé sur ses albums précédents." À l'époque, un tel geste est encore impensable pour la fille de Serge Gainsbourg
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"On ne s'est pas vraiment engueulés, mais... j'ai bien entendu le "c'est qui, ce connard! " quand elle est repartie en claquant la porte." Assis dans le bar d'un hôtel bruxellois, SebastiAn raconte sa première rencontre avec Charlotte Gainsbourg. Pas franchement une grande réussite. "Après, j'ai dû aussi un peu le chercher..., avoue le producteur. J'avais une obsession: la faire chanter en français. C'est ce que j'aime chez elle. Je voulais qu'elle se réapproprie son bagage familial par elle-même, ce qu'elle n'avait jamais vraiment osé sur ses albums précédents." À l'époque, un tel geste est encore impensable pour la fille de Serge Gainsbourg et Jane Birkin. "Je me rappelle de ce moment, a priori très banal, où l'on discutait de nos goûts en matière de cinéma. Je lui balance que mon film préféré est Tenue de soirée , de Blier. Sans me rendre compte que c'est son père qui en fait la musique, en détournant des thèmes utilisés dans Charlotte for Ever . Elle, agacée, a directement tiqué en me disant que c'était typique de son père, de recycler des idées pour se faire du pognon (rires ). Moi, j'adorais ça."Finalement, malgré ce faux départ, l'un et l'autre finiront par travailler ensemble. Leur association donnera naissance à Rest, disque bouleversant, sorti en 2017, sur lequel Charlotte Gainsbourg se livre avec une sincérité, voire une impudeur, insensée. Mais ce n'est pas tout. De cet épisode, germeront également les premiers éléments de ce qui deviendra Thirst, le second album de SebastiAn... Dans la famille Ed Banger -celle de Justice, Cassius, Mr Oizo, etc.-, SebastiAn est un peu le taciturne. Si, quand on le rencontre, Sebastien Akchoté de son vrai nom est des plus affables, il n'en traîne pas moins une réputation de grand timide. Un type un peu farouche, voire carrément sauvage, lui qui a grandi entre Paris et Belgrade, "là où les gens roulent encore sans casque, et fument des clopes partout", et qui a pendant longtemps noyé la fête dans l'alcool ."Avant la musique, je travaillais comme comptable. Quand Pedro Winter m'a signé sur son label, c'était comme la possibilité d'une adolescence prolongée."Dans l'esthétique flashy du label, SebastiAn est donc plutôt l'homme en noir. Ou en tout cas, celui qui préfère rester dans l'ombre, parfaitement à son aise dans la peau du producteur calé en studio. En 2011, il sort bien un premier album, Total. Mais à l'entendre, le disque n'était pas un but en soi. De fait, il attendra... huit ans pour lui donner une suite: Thirst donc, qui apparaît lui-même presque comme le résultat d'un concours de circonstances. "À peu près au même moment, je me suis retrouvé sollicité respectivement par Frank Ocean et Charlotte Gainsbourg." L'Américain vient alors de s'installer à Londres pour peaufiner le r'n'b rénové de Blonde. La seconde, déménage, elle, à... New York, chamboulée par la mort de sa soeur Kate. "Je me suis retrouvé à ce carrefour, entre des situations, des styles et des personnalités très différents. Tout cela a provoqué pas mal de rencontres, qui ont amené des morceaux. Au bout d'un moment, une cohérence s'est presque créée d'elle-même: cela commençait à ressembler à un disque."Dans l'esprit de SebastiAn, cela donne un mille-feuilles sonore composé d'une quinzaine de morceaux électroniques, façon post-French Touch décomplexée, rassemblant des invités aussi disparates que... Charlotte Gainsbourg, le revivaliste soul Mayer Hawthorne, la chanteuse hollando-iranienne Sevdaliza ou encore les légendaires Sparks - "Je suis complètement fan. En terme de carrières, ce sont des exemples. On dit toujours que c'est dangereux de croiser ses idoles. Avec eux, c'était l'inverse. J'ai reçu beaucoup plus que ce que je ne le pensais. C'est comme quand j'ai travaillé avec McCartney pour le disque de Charlotte. J'ai rencontré quelqu'un de super humble. Dès qu'il est entré dans le studio, c'était comme un enfant de cinq ans!"Sur la pochette de Thirst, signée Mondino, SebastiAn se bat avec lui-même -là où celle de Total le montrait au contraire en train de s'embrasser. Une manière, explique-t-il, de glisser un commentaire sur l'époque actuelle, pourrie par les ego boursouflés. Là s'arrêtent cependant les discours sur la société et autres théories sur l'état du monde. Adepte d'une éthique de travail rigoureuse - "je fais des morceaux tous les jours, de manière compulsive"-, SebastiAn semble se méfier des grandes réflexions abstraites. "Je ne suis pas un grand fan d'art conceptuel. Il faut que le sentiment marche avant tout. À cet égard, quand vous faites de la musique, le cerveau est votre pire ennemi. Par la suite, vous pouvez évidemment analyser, mais jamais pendant."Quelque part, Thirst est tout le contraire des deux disques qui lui ont servi de marche-pied. Il n'est pas le grande geste artistique de Blonde; il n'a pas non plus l'impudeur abrupte de Rest. SebastiAn sourit: "Disons que j'aime me cacher derrière des sons énormes. Cela dit, il y a toujours quelque chose qui ressort, et qui est peut-être très serbe finalement. Quand vous allez à Belgrade, par exemple, il y a tout un côté extrêmement romantique, très austro-hongrois, un peu comme si vous étiez à Vienne, en plus décrépi; et en même temps, c'est un ancien pays communiste, avec tout une architecture brutaliste... Malgré moi, je me rends compte que ce sont des éléments -le mur du son d'un côté, la ligne de violon censée faire chialer de l'autre- que l'on peut retrouver dans l'album. C'est peut-être le seul truc que je laisse transparaître involontairement. Sinon, j'essaie de ne rien dire sur moi. Ce qui veut déjà dire quelque chose (sourire)"...