Au coeur des années 50, la British Broadcasting Corporation produit une dizaine de period dramas, s'appuyant autant sur le registre légendaire que sur les faits historiques ou la satire sociale, posant ainsi les bases d'une identité forte en matière de fiction. Elle devra être une fenêtre d'apprentissage de l'Histoire, d'entretien du mythe de la nation britannique et de compréhension des enjeux du présent. Privilégiant l'adaptation de romans d'époque, son aura culmine en 1995 avec Orgueil et préjugés, tiré du roman de Jane Austen. Alors que de l'autre côté de l'Atlant...

Au coeur des années 50, la British Broadcasting Corporation produit une dizaine de period dramas, s'appuyant autant sur le registre légendaire que sur les faits historiques ou la satire sociale, posant ainsi les bases d'une identité forte en matière de fiction. Elle devra être une fenêtre d'apprentissage de l'Histoire, d'entretien du mythe de la nation britannique et de compréhension des enjeux du présent. Privilégiant l'adaptation de romans d'époque, son aura culmine en 1995 avec Orgueil et préjugés, tiré du roman de Jane Austen. Alors que de l'autre côté de l'Atlantique, le nouvel âge d'or des séries bat son plein, les années 2000 signent le creux de la vague pour la BBC, dont les productions semblent passéistes et plongées dans le formol. Le coup de semonce est proche. Il arrivera le 26 septembre 2010, quand le premier épisode de Downton Abbey est diffusé sur le réseau privé ITV, concurrent de la BBC. La plongée grinçante et costumée dans les couloirs de la bonne société anglaise du début du XXe siècle donne des envies d'en découdre avec les codes rigides du genre, le mythe national rance, les héros propres sur eux. Dès 2011, la "Beeb" met le paquet et après quelques séries inédites chez nous, elle entame sa révolution industrielle dans les contre-allées obscures et ensanglantées de l'Angleterre, avec la phénoménale saga des Peaky Blinders. Nantie d'un casting de rêve (Cillian Murphy, Sam Neill, Helen McCrory, Paul Anderson), rythmée par ce que l'ère post-industrielle a produit de meilleur en rock (PJ Harvey, Nick Cave, Johnny Cash...), la série créée sur BBC Two part de l'histoire authentique d'un clan de gitans qui va étendre son influence depuis les hauts-fourneaux de Birmingham jusqu'au coeur de l'empire économique et politique britannique, pour revisiter l'Histoire de l'Angleterre contemporaine et mettre à jour sa face sombre. En 2015, en pleine ferveur Game of Thrones, la BBC ose la reconstitution rigoureuse et la critique des origines mythiques du royaume avec The Last Kingdom. Cet hiver, elle a adapté Guerre et Paix de Léon Tolstoï avec un casting là aussi prestigieux (Paul Dano, Lily James, Greta Scacchi) et un double souci de respect des formes du roman et de son cadre géopolitique (la campagne de Napoléon en Russie). Le résultat est une formidable réflexion sur la fin des grands ensembles politiques et de l'uniformité culturelle. Cette même uniformité a été attaquée frontalement avec Troie: la chute d'une cité (BBC/Netflix). Reconstitutant le récit de la guerre de Troie à partir de plusieurs mythes, la série a provoqué l'ire des puristes en transformant la cité de Priam en dernier bastion du matriarcat, Achille en Africain et les Amazones en garantes de la justice. Avec une dramaturgie grandiose et malgré quelques faux pas sentimentalistes, la BBC a, sur ce coup-là, écrit une page de l'Histoire de la télé.