"Chamber Music "

Distribué par Pias.
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Distribué par Pias. Au début, cela ressemble à un petit nuage, une flaque d'accords, un coup de vent parfumé. Les notes éparses s'accordent parfois des silences avant de repartir dans la mélodie en hiéroglyphes, fracturée et complexe. Pour être franc, ce puzzle sonore ne commence à fonctionner pleinement qu'à la troisième ou quatrième écoute: arrivé là, il passionne et s'installe dans la longueur. C'est la première leçon de ce disque: retrouver un sens de la patience que l'époque méprise. D'une certaine façon, les 2 instrumentistes virtuoses -ce n'est pas l'enjeu- tentent un disque aussi métaphysique que physique, aussi méditatif que narratif. Même s'il est sous-tendu d'un élément essentiel en musique: le mystère. A priori dissemblables, les CV des protagonistes convergent en similitudes. Celui du Malien Ballaké Sissoko, fils d'un grand joueur de Kora, s'inscrit dans une tradition africaine ancestrale: l'instrument raconte des histoires qui se nouent dans la nuit des temps, quand la parole ne concurrençait pas l'écrit. Cette sorte de guitare-calebasse aux sonorités essentiellement cristallines, Sissoko l'a déjà baladée en dehors de la musique malienne, aux côtés de Taj Mahal ou du pianiste Ludovic Einaudi. Le profil du violoncelliste Vincent Segal est plus atypique encore: il a d'abord fait partie d'un duo foldingue, Bumcello, "musique industrielle pour pays du Tiers-Monde", avant d'être invité à garnir les concerts et disques de tout un aréopage de stars, de Sting à Cesaria Evora, de M à Marianne Faithfull. Les 2 compères se rencontrent via un label français aventureux (Label bleu) mais prennent le temps de se renifler. D'essais privés en concerts intimes, Sissoko et Segal tissent une complicité qui, elle aussi, s'entend beaucoup sur le disque. Celui-ci a été conçu dans le décor " nu" du studio de Salif Keita à Bamako, loin de tous les bruissements, excepté des criquets causeurs de l'écrasante nuit malienne. Au final, on n'entend pas 2 instruments centenaires qui dialoguent, mais une seule musique complète, une hydre à 2 têtes, l'une devançant parfois l'autre ou, simplement, lui laissant un bout de champ libre. C'est le cas du violoncelle au début de Mako Mady: sa proposition langoureuse redouble de vigueur quand arrive la kora. Celle-ci travaille dans un registre d'aigus étincelants qui tranchent net sur les graves du violoncelle, instrument qui a la silhouette d'une femme et aussi les courbes caressantes. Hormis quelques interventions extérieures au duo -la très belle voix rauque de Awa Sangho sur Regret-, celui-ci s'installe dans son intimité pour une cinquantaine de minutes magiques. Musique de chambre, certes, mais qui nous ouvre largement au monde. l Philippe Cornet