La première question que l'on pose à Christian Lax, tout frais septuagénaire, quand on le rencontre, concerne sa santé: alors qu'il abordait le dessin de la centième page de Une Maternité rouge, il est fauché, à vélo, par un chauffard. Une dizaine de fractures et dix mois de rééducation suivront, sans que son récit ne s'en ressente, en tout cas négativement: " J'ai dégusté mais j'ai eu de la chance: j'ai été touché du côté gauche alors que je suis droitier. Il a fallu m'y remettre petit à petit, et ré-apprivoiser mon corps. Mais tout ça est venu nourrir l'album: le dernier tiers est sans doute habité par ces événements. J'ai à ce moment-là une douleur en partage avec mes personnages." De fait, dans ces pages-là, Alou le jeune Malien, migrant parmi les migrants, traverse la Méditerranée et subit mille affronts avant de rejoindre Paris. Le tout pour mettre une statuette dogon du XIVe siècle à l'abri au Louvre, car " les arts naissent libres et égaux, comme les hommes".

Sauver l'art et les vivants

L'auteur de la série LeChoucas et de récits complets mémorables comme Amère patrie ou L'Aigle sans orteils, maintes fois récompensé, ne s'en cache pas: la proposition de son éditeur de rejoindre la collection Louvre déjà bien achalandée avec des récits de Taiyo Matsumoto, Naoki Urasawa, Jiro Taniguchi, Enki Bilal, étienne Davodeau ou Nicolas de Crécy, il l'a surtout acceptée pour parler... des migrants. " C'est un sujet qui me préoccupe. Ils sont très mal accueillis, très peu considérés, la Méditerranée est un véritable cimetière... Notre époque et notre génération auront à rougir de tout ça, sans aucun doute. Or, je suis un auteur et, dans ma carrière, j'ai toujours plus mis en scène le monde ouvrier que la bourgeoisie. J'aime faire parler les gens de peu, les laissés-pour-compte. Et coup de bol immense, la statue de Maternité rouge dont le souvenir m'était revenu se trouve bien au Louvre. Je n'avais plus qu'à lui inventer une soeur, et faire coexister le sauvetage d'une oeuvre d'art et de vivants."

"Y a plus qu'à" est évidemment une expression qui sied mal aux superbes planches de Lax, réalisées à l'encre sur du papier aquarelle " très tendu": " Après les crayonnés, je travaille à l'encre à la plume, je mouille la surface des cases, j'incline le papier, je fais couler l'encre... De l'artisanat total, sans aucune retouche. Mais j'ai 35 ans de BD derrière moi, on peut dire que je maîtrise davantage". Là aussi on confirme: une sélection de ses planches sont à admirer, bouche bée, au Centre Belge de la Bande Dessinée, à Bruxelles, jusqu'au 10 mars prochain.

Une maternité rouge

De Christian Lax, éditions du Musée du Louvre et Futuropolis, 144 pages.

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