Pour les arts pas moins que pour les sciences, le laboratoire est un lieu nécessaire. Un endroit salutaire où l'erreur a le droit de cité dans la mesure où ses errances offrent l'inespérée perspective de conjurer Wittgenstein et son indépassable " sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence". On en veut pour preuve la nouvelle programmation de la Centrale, qui ouvre les portes de son lieu annexe d'expérimentations au travail plein de sève de la plasticienne Zizi Lazer (1991, France). Cette jeune femme, dont le pseudonyme emprunté à l'univers des drag-queens lui a permis la distance nécessaire pour trouver une certaine liberté d'expression, a multiplié les visites au coeur de la Jungle de Calais (entre novembre 2015 et avril 2017). Dans la main, un appareil photo.

On imagine à quel point on peut se sentir poussé à la prise de position face à ce lieu qui condense nombre des enjeux contemporains. Contrairement à tant d'autres qui n'ont pas interrogé le voyeurisme propre à toute volonté de "témoignage", Lazer comprend très vite que les photographies qui sont prises " ne sont jamais révélatrices de la réalité des réfugiés", comme l'écrit Carine Fol, directrice artistique de la Centrale. Double trahison des clercs de l'image donc: l'intimité est foulée aux pieds et l'indicible exposé le plus souvent sous la forme d'une "réalité" unidimensionnelle -celle qui consiste à broyer les destins individuels sous le général. Impossible pour l'intéressée de participer à cette sarabande. Plus le temps passe, moins elle prend de clichés. Il reste que cette artiste pluridisciplinaire noue, s'imprègne, collecte... Et restitue désormais " une archive du sensible" à la faveur d'une carte blanche initiée par la Centrale.lab.

Au-delà de la photo

De photographies, il n'est que très peu question au fil du dispositif que Zizi Lazer a déployé sur les deux niveaux du lieu. Les rares images retenues sont d'une pudeur totale. Elles évoquent -c'est une inspiration revendiquée par la plasticienne- le travail de Wolfgang Tillmans. De fait, il y a ce même goût pour une scénographie non conventionnelle, cette propension à refuser l'effet, ainsi qu'une appréhension du monde comme un fleuve héraclitéen. Sublimement lié à ce dernier axe, on retient en particulier un tirage flou grand format qui montre la Jungle après qu'elle a été rasée: effroyable poétique de la destruction. Plus largement, les images s'insèrent dans un dispositif méticuleusement articulé. L'installation globale débute par une révérence, le visiteur est invité à retirer ses chaussures pour arpenter un espace recouvert d'une couverture de survie déployée. Celle-ci frissonne sous les pieds, évoquant tant la feuille d'or que les grains de sable qu'une vitrine plaque au sol. Il est aussi question d'empreintes agglomérées comme un rempart dressé contre les technologies du contrôle. Mais, sans doute, ce qui interpelle le plus, c'est cet alphabet indéchiffrable que la Française a exhumé. Il est constitué de morceaux de grillages, ceux-là mêmes qui rappellent les tentatives collectives désespérées des exilés pour rejoindre la route vers le port, promesse d'un ailleurs et d'une survie. Ces reliques tragiques sont une langue morte dont il est notre devoir de retrouver la signification.

Futur proche

Zizi Lazer, Centrale.lab, 16 place Sainte-Catherine, à 1000 Bruxelles. Jusqu'au 27/01.

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