Vincent Delecroix est entré en littérature avec un roman au titre qui ne pouvait qu'interpeller de ce côté-ci de la frontière: Retour à Bruxelles (Actes Sud, 2003). Le succès de la carrière qui a suivi, couronnée par un Grand prix de l'Académie Française et le titre de Chevalier des arts et lettres, a un peu vite fait oublier que Delecroix est d'abord et avant tout philosophe. Directeur d'études à l'École pr...

Vincent Delecroix est entré en littérature avec un roman au titre qui ne pouvait qu'interpeller de ce côté-ci de la frontière: Retour à Bruxelles (Actes Sud, 2003). Le succès de la carrière qui a suivi, couronnée par un Grand prix de l'Académie Française et le titre de Chevalier des arts et lettres, a un peu vite fait oublier que Delecroix est d'abord et avant tout philosophe. Directeur d'études à l'École pratique des hautes études, où il enseigne la philosophie des religions, spécialiste internationalement reconnu de l'oeuvre de Søren Kierkegaard, il est aussi l'auteur d'un travail théorique personnel à la délicatesse et à la précision en contrepoint complet avec la mode du moment. Dès son titre, Apprendre à perdre, qui succède à Petit éloge de l'ironie (Gallimard, 2012), Apocalypse du politique (Desclée de Brouwer, 2016) ou Non! (Autrement, 2017), en témoigne avec une grâce souveraine: on n'est pas là pour entendre une leçon de morale ou des banalités consolatrices. Apprendre à perdre est avant tout un bréviaire de la pensée prudente, qui accepte de reconnaître à la vie des choses et des êtres la fragilité qu'il y a à se retrouver pris dans le mouvement irrévocable de la perte. Car nous ne cessons de perdre, encore et toujours. De cette perte, pourtant, nous nous arrangeons pour n'en retenir que ce qui nous scandalise -de sorte à pouvoir nous retourner au plus vite vers la possibilité d'un gain, de quelque chose qui la rédimerait. Pour Delecroix, ce réflexe, aussi bien individuel que collectif, caractérisant autant notre expérience de la mort, des souvenirs ou des rêves que celle des identités, des cultures ou des environnements, nous place dans une situation impossible. Comment penser à hauteur du mouvement du monde, si nous refusons de voir la perte? Son livre, élégant et limpide, se veut l'antidote à ce refus -une sorte de discours de la méthode qui ferait de la perte de toute méthode sa condition même. Précieux, modeste et beaucoup plus urgent qu'il n'y paraît.