The 80's
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The 80's LMS GALLERY, 335 AVENUE LOUISE, À 1050 BRUXELLES. JUSQU'AU 09/11. 5 Ils s'étaient dit rendez-vous dans 30 ans. Même jour, même heure, même pommes. Histoire de voir ce qu'ils sont devenus et de montrer qu'ils y étaient. Que les années 80, c'était un peu grâce à eux. Mieux, que les "eigh-ties", c'était eux. Après tout, ils avaient fourni les icônes de cette décennie, non? Ça mérite bien un peu de reconnaissance. Et toi Sebastião? Et toi JP? À défaut d'être devenus des grands hommes, ils évoqueraient les années dorées sur tranche du photojournalisme, celles où les journaux n'ergotaient pas sur les notes de frais. "On savait encore s'amuser à l'époque". Du haut de leur maturité artistique indéniable, ils compareraient la taille de leurs engins. "Quoi? À 60 balais t'as toujours pas d'hélico! Fais gaffe vieux, tu vas finir à l'Armée du Salut", ce genre de choses. Se tapant sur l'épaule, s'autocongratulant, ils aborderaient aussi les questions qui fâchent: l'amnésie collective et l'indifférence des jeunes générations, ces "ingrats". Avec pas mal d'acidité contenue dans le tube digestif, Yann, incorrigible meneur d'hommes, prendrait la parole: "Dites les gars, puisqu'on ne s'intéresse pas à nous, pourquoi je n'organiserais pas moi-même cette expo de la commémoration?" Regards médusés dans l'assemblée, avant que ne s'échappe un "ce ne serait pas un peu trop, ça?" du dernier rang. Et pourtant, Yann l'a fait. Voilà, résumée en quelques phrases, l'impression que nous a laissée The 80's. 50 Photographs from a Decade, exposition réalisée par Yann Arthus-Bertrand et curatée par Alain Mingam, qui débarque à Bruxelles, en version réduite, soit 18 images, jusqu'au 9 novembre. Étant entendu que le contexte du photojournalisme des années 80 était celui d'une "franche camaraderie" mais également celui d'une compétition exacerbée, les images montrées à la aussi petite que charmante LMS Gallery sont infusées au néolibéralisme le plus conquérant. Aucune distance, c'est le triomphe du spectacle, parfois le plus obscène. On pense par exemple à Exécution d'un traître d'Alain Mingam, qui pose un réel problème moral. De quelle mise en scène procède ce cliché qui a valu à son auteur le World Press Photo 1981? Un Afghan, identifié comme pro-communiste au sein de ce que l'on devine être son village, vit ses dernières heures. Il prend sans doute l'ultime pose devant l'objectif du photoreporter. Autour de lui, un arsenal d'armes blanches et de mitraillettes est directement pointé sur lui, d'une façon qui ne peut être qu'une mise en scène. Si le contexte est bien celui que l'on craint, à nos yeux, cette image est inadmissible. La majorité des autres prises de vue présentées cède aux mêmes mécanismes de spectacularisation du monde avec en background un discours très "axe du bien": un portrait du commandant Massoud signé par Reza ou celui d'une jeune femme agonisant dans un service des grands brûlés après s'être immolée par le feu pour échapper à sa belle-famille (Alexandra Boulat). À côté de cela, effrayante proximité, l'accrochage donne dans le people, façon Bowie, Lady Di et Coluche, dans le plus pur style Paris-Match. Une image, une seule, sauve l'oeil du naufrage, un nu zébré signé Lucien Clergue rappelant que la photographie, c'est aussi la lumière et l'intime jamais obscène. Un peu de douceur et de goût des marges dans un monde sans pitié. WWW.LMSGALLERY.BE MICHEL VERLINDEN