En 2014, James Marcus Haney s'était fait remarquer avec No Cameras Allowed. Un documentaire drôle, bricolé et plein de bonnes ondes dans lequel il montrait (par moments en dessin animé) comment il se faufilait en douce, sans payer, dans les plus grands festivals du monde. De Coachella à Glastonbury en passant par Bonnaroo (il s'est même incrusté deux fois aux Grammys)... Sa recette? Un tas d'appareils photo autour du cou, une tonne de bracelets au poignet, du bagout, de l'aplomb, des dons de faussaire, des talents à cache-cache et des études de terrain avec Google Maps... " J'ai grandi dans une famille très conservatrice. On ne buvait pas. On ne faisait pas la fête. Mais quand j'ai débarqué à l'unif, j'ai découvert que le monde était immense et que la musique allait changer ma vie. Je ne pouvais pas me permettre financièrement d'aller aux festivals ou aux concerts. J'étais à l'école de cinéma. Donc, j'empruntais une caméra et je me pointais. Je sautais par-dessus les barrières. Je dormais là avant que les portes ouvrent le lendemain. J'utilisais mes accessoires pour justifier ma présence... J'ai pu voir gratuitement tous mes groupes préférés. Pas juste dans la foule. Frontstage, sur scène. Les rencontrer après. J'étais juste un fan effrayant qui ne payait pour rien."
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En 2014, James Marcus Haney s'était fait remarquer avec No Cameras Allowed. Un documentaire drôle, bricolé et plein de bonnes ondes dans lequel il montrait (par moments en dessin animé) comment il se faufilait en douce, sans payer, dans les plus grands festivals du monde. De Coachella à Glastonbury en passant par Bonnaroo (il s'est même incrusté deux fois aux Grammys)... Sa recette? Un tas d'appareils photo autour du cou, une tonne de bracelets au poignet, du bagout, de l'aplomb, des dons de faussaire, des talents à cache-cache et des études de terrain avec Google Maps... " J'ai grandi dans une famille très conservatrice. On ne buvait pas. On ne faisait pas la fête. Mais quand j'ai débarqué à l'unif, j'ai découvert que le monde était immense et que la musique allait changer ma vie. Je ne pouvais pas me permettre financièrement d'aller aux festivals ou aux concerts. J'étais à l'école de cinéma. Donc, j'empruntais une caméra et je me pointais. Je sautais par-dessus les barrières. Je dormais là avant que les portes ouvrent le lendemain. J'utilisais mes accessoires pour justifier ma présence... J'ai pu voir gratuitement tous mes groupes préférés. Pas juste dans la foule. Frontstage, sur scène. Les rencontrer après. J'étais juste un fan effrayant qui ne payait pour rien." La première fois qu'il met la main au portefeuille pour aller voir un concert (c'était à Los Angeles avec sa petite amie...), Marcus refile un petit docu en DVD à un roadie de Mumford and Sons. " Je pensais jamais qu'ils le regarderaient mais j'ai reçu un e-mail: "Qu'est ce que tu vas faire de ça? Tu as quoi de prévu le mois prochain? Viens avec nous en tournée à travers le pays." Ils m'ont dit qu'ils ne me paieraient pas, mais de m'amuser et de shooter tout ce que je voulais." Le jeune homme a encore un semestre à terminer à l'unif mais décide de tout plaquer. "Je suis le premier de quatre enfants. J'allais achever mes études qui sont extrêmement chères aux États-Unis et pour lesquelles mes parents s'étaient saignés. Je ne les ai pas prévenus avant d'être monté dans le train du Railroad Revival Tour... J'étais le gamin qui gagne le ticket de loterie de Charlie et la Chocolaterie. Sur la route avec mes héros. J'ai pris lors de cette tournée des photos qui sont mes premières à être parues dans le Rolling Stone." Le début d'une carrière qui l'amènera à travailler avec Coldplay, documenter, photographier et filmer pendant un an et demi la tournée et la vie personnelle d'Elton John chez qui il s'est retrouvé à danser avec Grace Jones. "Je ne savais pas qui c'était et encore moins qu'elle avait 65 ans." Il n'oubliera jamais non plus avoir accompagné Elton en hélicoptère jusqu'à l'île de Wight pour son premier festival en Angleterre depuis plus de 30 ans... " J'avais assisté au début de l'événement, campé, fait la fête avec les gens. Et à 5 heures du matin, le dimanche, j'ai pris le shuttle, le Ferry, le train et le taxi jusque chez lui. Je suis arrivé juste à temps pour monter dans l'hélico et voler pendant une demi-heure jusqu'au festival... J'ai même prétendu au pilote qu'Elton voulait refaire un tour au-dessus du site pour que je puisse prendre mes photos (rires)." S'il a raconté son histoire à la Almost Famous (le film de Cameron Crowe dans lequel un apprenti journaliste embarque en tournée avec un groupe de rock) dans No Cameras Allowed, Marcus Haney a commencé à photographier le public. Des inconnus. Des spectateurs. Des fans... " J'ai remarqué dans les concerts une pureté, une innocence, une vulnérabilité que je ne trouvais pas ailleurs. Avec Instagram aujourd'hui, tu ne vois plus les gens être eux-mêmes. Ils se censurent, se mettent en scène... Mais le live donne à la fois un contexte très personnel et communautaire. C'est tellement particulier que tu peux te retrouver à pleurer à chaudes larmes au milieu de milliers de gens. Je me reconnais en eux. J'ai eu la chance de tourner avec Mumford and Sons, Coldplay et tous ces artistes formidables mais je suis juste le fan le plus chanceux de la terre." Publié par la jeune maison d'édition spécialisée dans la photo (Stop+Fix) qu'il dirige avec le bassiste de Mumford and Sons Ted Dwane et le graphic designer Ross Stirling, Fanatics a été tiré à 1 000 exemplaires. " Normalement, un bouquin de cette taille et de cette qualité d'impression coûte deux fois plus cher mais je voulais que le prix soit aussi démocratique que possible. C'est un livre sur le public. Je voulais qu'il puisse se l'offrir. Même si on vend tout, la maison d'édition ne fera pas de bénéfice."Sur 244 pages, Fanatics raconte l'amour, la joie, la liberté, la passion et la débauche... Le livre s'ouvre avec les premières heures d'une journée en festival qu'il raconte jusqu'au lendemain matin quand le soleil se lève, que tout le monde est détruit, prêt à refaire la fête. Les photos ont été prises entre 2010 et 2020 dans 35 pays. "Les fans brésiliens et allemands par exemple, ou italiens et japonais sont très différents. Je pense qu'ils ressentent la même joie mais qu'ils la manifestent différemment. Ça tient à ce qu'ils laissent s'exprimer de leur passion. Je sais ce qu'ils ressentent parce que je le ressens aussi. Je suis attiré par ce que les fans représentent. Par ce qu'ils traversent. Aucun médium ne peut capturer ce que c'est que d'être dans un concert. C'est pour ça que ces événements existent toujours. Tu peux lire un article ou un livre, voir un film ou même te plonger dans de la réalité virtuelle, ça ne remplacera jamais le fait d'être là. J'ai toujours essayé de chasser ce feeling et j'ai fini par en faire un livre. C'est en 2016, je pense, en fouillant dans mes archives, que je me suis dit: j'ai tant de putain de photos de fans... Je regrette quelque part de ne pas savoir qui ils sont pour pouvoir les leur envoyer."Les clichés de Fanatics ne sont pas légendés. Haney ne donne aucune indication ou référence, laissant au public le soin de se construire des histoires. Il a toutefois voulu glisser des textes au milieu des photos voilées de boue, de poussière, de tatouages, de câlins, d'alcool et de psychotropes. Il a demandé à des artistes de mettre en lumière leur rapport aux fans. Que ce soit drôle, triste, déchirant ou parle de leur expérience personnelle de la chose. Lars Ulrich, pour qui il est impossible d'être musicien mais pas fan, se souvient du temps où il traînait aux portes des salles de concerts et de l'Hotel Plaza à Copenhague en attente d'un signe ou d'un regard. Il raconte avoir suivi Motörhead pendant plusieurs jours lors d'une tournée de la bande à Lemmy en Californie au début des années 80. Albert Hammond Jr., qui recommande chaudement d'aller voir des concerts tout seul, explique comment une jeune fan comme lui de Built To Spill rencontrée à un concert a terminé dans son film de fin d'études et lui a fait acheter des Converse bien avant que ça devienne la marque de fabrique des Strokes. L'essentiel est toutefois ailleurs. Soko se remémore un concert dans un magasin de disques de Savannah par une chaleur et dans une ambiance tellement torrides que tout le monde dans la salle, elle comprise, avait terminé torse nu. Ce jour-là, à la table de merchandising, un mec en robe s'effondra en larmes dans ses bras. Elle repéra les cicatrices sur ses poignets (elle connaissait, était passée par là) et le supplia de ne jamais recommencer, pleurant avec lui en embrassant ses plaies. Soko interpela alors quelques-uns de ses fans avec qui elle venait de partager un moment si privilégié. Elle demanda si quelqu'un pouvait regarder ce garçon, voir combien il était génial. L'emmener voir des films et des concerts, manger vegan et se sentir moins seul avec lui. Trois filles prirent son numéro de téléphone. Et Soko reçut plus tard des remerciements et une photo d'eux ensemble sur Instagram. Les politiciens et leurs experts semblent l'oublier quand ils balancent aveuglément leurs chiffres et leurs mesures liberticides en ces temps de Covid espérant encore masquer les décisions catastrophiques prises ces 20 dernières années en matière de soins de santé: la culture sauve des vies. Pas juste métaphoriquement et philosophiquement parlant. En attendant, Haney bosse actuellement sur un nouveau documentaire. Il suit des caravanes de migrants qui quittent le Salvador, le Guatamela et marchent jusqu'au Mexique pour essayer d'entrer en Amérique. Il veut raconter leur vie avant et après avoir traversé les frontières. " Il ne s'agit plus de se glisser discrétos dans les festivals pour le coup mais de pénétrer en douce aux États-Unis..."