" J'étais occupé à tourner Modris , mon premier long métrage, en 2013, quand un ami journaliste m'a envoyé un article qu'il venait de rédiger sur les étrangers arrivant en Europe de l'Ouest dans l'espoir de trouver du travail et de gagner décemment leur vie. Il y interviewait un garçon boucher originaire de mon pays ayant connu une véritable descente aux enfers en Belgique, où il était tombé entre les mains de la mafia polonaise. Les détails de cette histoire étaient véritablement terrifiants. J'ai été choqué de lire que quelque chose comme ça pouvait réellement se passer aujourd'hui en Europe. Toute l'histoire d'Oleg se trouvait déjà là, noir sur blanc, et c'est à peine si j'ai rajouté par la suite l'un ou l'autre élément dramatique relevant du pur registre de la fiction pour en finaliser le scénario."
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" J'étais occupé à tourner Modris , mon premier long métrage, en 2013, quand un ami journaliste m'a envoyé un article qu'il venait de rédiger sur les étrangers arrivant en Europe de l'Ouest dans l'espoir de trouver du travail et de gagner décemment leur vie. Il y interviewait un garçon boucher originaire de mon pays ayant connu une véritable descente aux enfers en Belgique, où il était tombé entre les mains de la mafia polonaise. Les détails de cette histoire étaient véritablement terrifiants. J'ai été choqué de lire que quelque chose comme ça pouvait réellement se passer aujourd'hui en Europe. Toute l'histoire d'Oleg se trouvait déjà là, noir sur blanc, et c'est à peine si j'ai rajouté par la suite l'un ou l'autre élément dramatique relevant du pur registre de la fiction pour en finaliser le scénario." Cinéaste letton de 37 ans, Juris Kursietis a étudié la réalisation en Angleterre après avoir travaillé comme journaliste pour la télévision nationale. Marqué au fer rouge, durant son parcours, par le néoréalisme italien, la Nouvelle Vague et le Nouvel Hollywood, il se dit allergique au cinéma de studio et appréhende son art comme un moyen de " faire le portrait de gens vrais, de la manière la plus authentique possible". Présenté à la Quinzaine cannoise l'an dernier, Oleg, son deuxième long métrage, a été en grande partie tourné à Bruxelles. " La Belgique m'intéressait beaucoup parce qu'on n'imagine pas qu'il puisse s'y passer ce genre d'histoires sordides. Bruxelles est l'épicentre de l'Europe bureaucratique et institutionnalisée. Elle fait figure de capitale idéale, multiculturelle. D'ailleurs, quand j'ai commencé à faire des recherches sur place, tout le monde s'accordait à me dire que je me fourvoyais, que je ne trouverais rien pour alimenter mon propos." Et pourtant... À peine arrivé en Belgique, qu'il visite alors pour la toute première fois, Kursietis se rend dans une usine spécialisée dans la découpe de viande, dans la région de Gand. " Je voulais comprendre comment le travail était organisé, visualiser le processus. Et là, pure coïncidence, je tombe sur un groupe d'ouvriers lettons, des désosseurs. Ils étaient une petite dizaine. On a commencé à discuter et puis ils m'ont invité chez eux. Ils m'ont parlé d'autres équipes lettones qui travaillaient dans telle ou telle usine de volaille... Avec eux, c'est tout un monde souterrain, caché, qui s'est ouvert à moi. Quand je leur ai parlé de l'article et de l'interview qui m'avaient conduit ici, ils m'ont dit que oui, que ce genre de choses arrivaient en effet. Tout mon projet s'en trouvait légitimé. Et il ne faisait plus aucun doute pour moi que je devais venir tourner mon film en Belgique. Ce petit pays est une véritable tour de Babel où se mélangent d'innombrables langues et traditions. Tout se brouille dans les bas-fonds. On se comprend sans se comprendre. Les règles et la lucidité se floutent. Il y a une véritable lutte pour la survie, pour simplement exister, qui s'y joue, à l'abri des regards. C'est ça que je voulais montrer." L'histoire d'Oleg, personnage aux abois, constamment hagard et dépassé, Juris Kursietis choisit à l'arrivée de la raconter en longs plans viscéraux et très mobiles portés par une énergie de tous les instants qui explose en gerbes de violence singulièrement crue. " La caméra se doit toujours d'être au service de l'action, et non l'inverse, commente le réalisateur. C'est pour ça que j'ai privilégié une caméra légère, qui permet beaucoup de mouvement et de flexibilité. Elle est littéralement embarquée avec le protagoniste, presque à la manière d'une GoPro. C'est vraiment l'idée qui a guidé tout le travail de mise en scène." En résulte un film suffocant, constamment claustrophobique, souvent très éprouvant à regarder, où Oleg n'en finit pas de tomber de Charybde en Scylla. À l'écran, sa vie a d'ailleurs des allures de tragédie antique aux accents mythologiques. Prisonnier de son destin, il apparaît ponctuellement le corps immergé dans l'eau froide, se débattant sous une épaisse couche de glace immaculée qui refuse de céder, dans des séquences en intenable apnée qui rythment symboliquement son parcours infernal. " Ces séquences sont aussi pour moi un moyen d'amener le film ailleurs que sur le seul terrain du drame social hyper réaliste. C'est une façon de rentrer dans son monde intérieur ou spirituel. Durant nos repérages à Gand, nous avions eu l'occasion d'admirer le retable des frères van Eyck, L'Agneau mystique . C'est comme ça que m'est venue l'idée d'envisager Oleg à la manière d'un agneau sacrifié sur l'autel d'une hypothétique divinité qui l'aurait abandonné. Les scènes sous l'eau renvoient à ce genre de mythologie très ancienne qui vient régulièrement hanter son esprit, des histoires de son enfance que lui racontait sa grand-mère. C'est une façon d'amener quelque chose de plus mystique, de plus lyrique aussi, d'enrichir ce personnage aux allures d'animal blessé à travers une espèce de transcendance."