Dans son brillant essai sur l'Afrique décolonisée intitulé Sortir de la grande nuit, l'universitaire Achille Mbembe démontrait que, par-delà les crises, les scepticismes occidentaux et les destructions, ce continent était en train de se réinventer. Il y montrait aussi combien il était difficile de se dessiner un avenir pour tous ces pays dont une partie du destin a été confisquée. N'empêche, l'auteur de Critique de la raison nègre pointait mieux que personne ces nouvelles sociétés en train d'émerger. Leur force? Réaliser leur synthèse sur le mode du réassemblage, de la " redistribution des différences entre soi et les autres". Bref, un nouvel univers créole favorisant la circul...

Dans son brillant essai sur l'Afrique décolonisée intitulé Sortir de la grande nuit, l'universitaire Achille Mbembe démontrait que, par-delà les crises, les scepticismes occidentaux et les destructions, ce continent était en train de se réinventer. Il y montrait aussi combien il était difficile de se dessiner un avenir pour tous ces pays dont une partie du destin a été confisquée. N'empêche, l'auteur de Critique de la raison nègre pointait mieux que personne ces nouvelles sociétés en train d'émerger. Leur force? Réaliser leur synthèse sur le mode du réassemblage, de la " redistribution des différences entre soi et les autres". Bref, un nouvel univers créole favorisant la circulation des hommes et des cultures, véritable soubassement d'une modernité inédite à laquelle le professeur d'Histoire et de sciences politiques accolait l'adjectif d'" afropolitaine". Tout cela Mbembe le résumait parfaitement: " L'Afrique postcoloniale est un emboîtement de formes, de signes et de langages. Ces formes, signes et langages sont l'expression d'un monde qui cherche à exister par soi." À qui se demande où cet emboîtement de formes et de signes surgit de la manière la plus visible, il faut répondre par une évidence: la ville. Les cités africaines naissent d'une superposition de strates signant un agencement inédit dans le paysage contemporain. Cela, le photographe sud-africain Guy Tillim (1962, Johannesbourg) l'a compris mieux que personne. C'est ce dont témoigne Museum of the Revolution, accrochage lumineux qui fait voler en éclats les murs parisiens de la Fondation Henri Cartier-Bresson. Pour faire sentir et toucher les grandes villes africaines, Guy Tillim les arpente pendant des heures. Durban, Dakar, Dar es Salaam, Luanda, Harare ou Maputo: il en connaît les moindres détours, les moindres méandres, la plus insignifiante lumière. À la faveur de di-, tri- ou même quadriptyques, le photographe donne à voir ces lignes et ces contours qui contiennent la vie des hommes. Parfois, ils sont d'une modernité insoupçonnable, à l'instar de l'immeuble Pyramide immortalisé à Abidjan en 2017. Jamais l'intéressé ne cède à la fascination du seul bâti. L'homme, par le biais d'une silhouette qui tourne le dos au regardeur, est toujours la mesure de l'architecture. Il y a aussi ce goût du détail qui fait que l'on pourrait passer des heures devant ces tirages d'une netteté inscrivant les scènes représentées dans un temps suspendu. L'infime change tout chez Tillim. À Jo' burg, par exemple, où, à première vue, l'on pourrait se croire aux États-Unis. Pourtant au sol, une minuscule échoppe posée sur une pierre aligne cadenas, clés et autres tampons dérisoires. Cette urbanité décalée, humaine, c'est l'Afrique qui l'invente au quotidien. On la mesure dans un amas de chaussures posé sur un carrefour d'Accra. Tout autant qu'à travers un plateau posé sur la tête d'une jeune fille, la vision d'un gamin qui tient entre les mains les câbles électriques de la ville, voire à cet oeil complice des passants qui fixent le photographe là où les citoyens des villes occidentales l'ignoreraient. Le détail en question peut être aussi jubilatoire. Ainsi de cet autocollant placardé sur un panneau de circulation. Il mentionne "Développe Sexe" et est suivi d'un numéro de téléphone. C'est 06 09 99 68... À toutes fins utiles.