Le Billboard ne se doutait sans doute pas de l'effet qu'allait avoir sa décision. En intégrant les chiffres du streaming dans ses hit-parades, en 2014, le principal classement de ventes américain aurait en effet poussé les artistes à proposer des disques toujours plus "long". Logique: en considérant que 1 250 écoutes équivalaient à la vente d'un album, il vaut mieux aujourd'hui rallonger la sauce. Des exemples? En 2018, le Culture II de Migos comptait 24 morceaux (pour une durée totale d'1 heure 46), tandis que le Scorpion de Drake en proposait, lui, pas moins de 25 (1 heure 30).
...

Le Billboard ne se doutait sans doute pas de l'effet qu'allait avoir sa décision. En intégrant les chiffres du streaming dans ses hit-parades, en 2014, le principal classement de ventes américain aurait en effet poussé les artistes à proposer des disques toujours plus "long". Logique: en considérant que 1 250 écoutes équivalaient à la vente d'un album, il vaut mieux aujourd'hui rallonger la sauce. Des exemples? En 2018, le Culture II de Migos comptait 24 morceaux (pour une durée totale d'1 heure 46), tandis que le Scorpion de Drake en proposait, lui, pas moins de 25 (1 heure 30). La taille, heureusement, n'est pas tout. Est-ce par réaction? Le fait est que, ces derniers mois, la production rap a aussi engendré a contrario des formats hyper courts -le Ye de Kanye West ne dépassant pas les 23 minutes. En réalité, quelques-uns des meilleurs albums hip-hop de 2018 n'ont pas dépassé la demi-heure: celui de Pusha T, Daytona, se termine déjà après 21 minutes, tandis que le FM! de Vince Staples se contente de 22 minutes pour convaincre. L'album qui tire peut-être le mieux parti de cette brièveté vient cependant tout juste de sortir: en quinze titres et 24 minutes, Some Rap Songs est un disque touffu et tout fou, miniature hirsute et remuante. Earl Sweatshirt, né Thebe Neruda Kgositsile (1994), aime prendre son temps. Dans l'hyperproductivité générale, il s'est permis de laisser passer trois ans entre Some Rap Songs et le précédent I Don't Like Shit, I Don't Go Outside. Avec pour objectif de réduire le propos à l'essentiel? C'est ce que laisse supposer le titre même de l'album -au-delà de son évident caractère absurde, typique de l'humour à froid du bonhomme. Précision importante: Some Rap Songs n'est pas pour autant un disque minimaliste. Luxuriant, compact, il a le groove spongieux comme chez J Dilla, sombre comme chez MF Doom. Ce n'est pas non plus un disque simpliste, poussant, paradoxalement, celui qui se penche dessus à s'immerger entièrement dedans, et à l'écouter d'une traite, pour essayer d'en saisir toutes les complexités, en apprécier toutes les sombres enluminures. L'unité de mesure, ici, est la boucle: le sample trituré, déformé, épousant les états d'âme lunaires de Sweatshirt, son combat contre la dépression ( "I think I spent most of my life depressed", sur le "single" Nowhere2go). Sur Playing Possum, le propos devient encore plus intime. Mettant en "scène" ses parents divorcés (alors qu'il avait neuf ans), Earl Sweatshirt y superpose les extraits d'un discours de sa mère, prof de droit à l'université de Californie, à Los Angeles, et un texte de son père, largement absent, le poète sud-africain Keorapetse Kgositsile. Décédé en début d'année, ce dernier n'aura pas eu l'occasion d'entendre l'hommage de son fils. Sous le choc, Sweatshirt enchaîne d'ailleurs avec Peanut, rumination grésillante, aux contours apocalyptiques. En toute fin, Riot! reprend un morceau de Hugh Masekela, trompettiste sud-africain légendaire et... oncle de Sweatshirt. Les cuivres résonnent, la guitare s'envole. La lumière, malgré tout, après l'orage.