Nous sommes au milieu des années 70, aux États-Unis. Le débat féministe bat son plein. Abigail Heyman installe ses cartons chez Magnum. La raison pour laquelle cette journaliste freelance de 32 ans vient juste d'être engagée par la prestigieuse agence s'appelle Growing Up Female, son premier livre. Le volume est sous-titré A Personal Photo Journal, et c'est effectivement ce qu'il est: roman-photo d'un genre nouveau ou carnet de bord à la facture artisanale -il ressemble à ces journaux dont on noircit les pages en espérant y archiver nos vies. En regard de ses photos -toutes les images sont en noir et blanc-, Heyman a tracé au crayon des commentaires à l'intimité désarmante, qui en orientent la lecture à la première personne du singulier. " Je suis tellement conditionnée...

Nous sommes au milieu des années 70, aux États-Unis. Le débat féministe bat son plein. Abigail Heyman installe ses cartons chez Magnum. La raison pour laquelle cette journaliste freelance de 32 ans vient juste d'être engagée par la prestigieuse agence s'appelle Growing Up Female, son premier livre. Le volume est sous-titré A Personal Photo Journal, et c'est effectivement ce qu'il est: roman-photo d'un genre nouveau ou carnet de bord à la facture artisanale -il ressemble à ces journaux dont on noircit les pages en espérant y archiver nos vies. En regard de ses photos -toutes les images sont en noir et blanc-, Heyman a tracé au crayon des commentaires à l'intimité désarmante, qui en orientent la lecture à la première personne du singulier. " Je suis tellement conditionnée à ne pas me battre", " Ma tante me disait: "Tu es une jolie fille, tu vas bien t'en sortir", " Au début, je ne voulais pas que mon mari soit présent dans la salle d'accouchement car je ne voulais pas qu'il me voie si exposée. Et j'avais peur qu'il ne veuille plus jamais faire l'amour avec moi après. " Les rituels quotidiens et le monde du travail, les masques qu'on porte, les corps et les attitudes, les normes et les croyances tellement intégrées qu'elles finissent par faire partie de soi: le "je" qui s'exprime n'est pas toujours le sien, la photographe se fait parfois le véhicule d'histoires que d'autres femmes lui ont confiées. L'entremêlement de ces récits est évidemment sociologique: de la salle de bains au supermarché, Heyman démonte le petit laboratoire des attentes et des oppressions ordinaires qui pèsent sur la vie des femmes, donc sur la sienne. La mise en regard de deux images suffit à comprendre la portée politique de son geste. La première est une photo de son propre avortement, en 1972: " Rien ne m'a fait plus ressentir mon statut d'objet sexuel que l'expérience de vivre un avortement seule", écrit-elle alors. L'autre montre un groupe de "Self-help demo": des femmes rassemblées pour examiner leur corps et apprendre les gestes d'auto-examen gynécologique -de quoi s'émanciper de la domination des soignants tout puissants. D'un ressenti solitaire à l'empouvoirement par une bienveillance collective: la promesse est forte, mais menacée -difficile de ne pas voir combien, plus de 40 ans plus tard, il faut inlassablement reprendre le combat... À Arles où elle était exposée cet été aux Rencontres de la photo, on redécouvrait les images bouleversantes d'Abigail Heyman aux côtés de celles des autres pionnières américaines Eve Arnold et Susan Meiselas. En 1976, la première sortait The Unretouched Woman, resté célèbre pour ses portraits de stars sur le vif (Marilyn Monroe sans façon, Marlene Dietrich ou Joan Crawford en plein soin de beauté); là où Susan Meiselas témoignait dans le même temps, dans le splendide Carnival Strippers, de son immersion dans le monde du strip-tease forain du nord-est des États-Unis, entre exubérance et lassitude... Les trois photographes, dont les livres révolutionnaires se répondent et se complètent, font aujourd'hui l'objet d'un catalogue commun, Femmes à l'oeuvre, Femmes à l'épreuve (éditions Actes Sud) . Sans trop pouvoir se le formuler, leurs images nous manquaient; leur rassemblement est une réparation.