Incroyable mais vrai: en 79 albums, toutes franchises confondues (de la série mère créée par Morris dès 1946 à ses multiples reprises, en passant par Rantanplan ou Kid Lucky), le cow-boy le plus célèbre de la bande dessinée n'avait jamais quitté le plancher des vaches et le continent américain. Une véritable exception dans les séries franco-belges traditionnelles ou familiales, surtout nées dans ce temps-là, et surtout dans les scénarios façonnés par Goscinny, un orfèvre en matière d'exil et de déracinements rigolos.

La série Astérix est ainsi l'archétype du genre: le Gaulois n'avait qu'à sortir de son irréductible village pour perdre ses repères et se mesurer aux clichés de l'autre. Or, rien de tout ça, ou presque, dans Lucky Luke, que Goscinny a également scénarisé pendant des décennies! Achdé, son dessinateur depuis maintenant huit albums, précise néanmoins: "Quand on regarde l'Amérique du Nord, sans même évoquer le Canada ou le Mexique où Lucky est allé, on voit mille décors! De A l'ombre des Derrick à En remontant le Mississippi, c'est comme si Astérix allait à cheval à Moscou!" Mais Jul, son nouveau scénariste (dont ce Cow-boy à Paris n'est que le deuxième opus), complète: "La mécanique d'Astérix était vraiment basée sur le pastiche entre deux époques, et la confrontation du Gaulois avec "l'autre", qu'il soit normand ou égyptien. Lucky Luke est avant tout et surtout basé sur un pastiche de cinéma: ce sont deux approches très différentes. Morris l'a créé comme tel, et souvent un album correspond à un film bien précis. La Diligence, c'est La Chevauchée fantastique, Chasseurs de primes, c'est du Sergio Leone... Je m'inspire de tout ça ici, mais en renversant le code pour les lecteurs franco-belges; l'autre, l'exotique, c'est cette fois le Français." Rimbaud, Hugo ou Madame Bovary remplacent donc les Dalton, Billy The Kid ou Calamity Jane dans les rôles secondaires de cette 80e aventure, et plutôt un bon cru, on le voit, bourré de bonnes références.

Jul et Achdé, respectivement scénariste et dessinateur d'Un cow-boy à Paris. © CÉCILE GABRIEL/DARGAUD/CHARLIE AMBROSE

Grande responsabilité

Les aventures de Lucky Luke, tome 8: Un cow-boy à Paris, de Jul et Achdé, éd. Lucky Comics, 48 pages. © Lucky Comics

"Morris disait lui-même, et Goscinny aussi, qu'il fallait d'abord choisir un socle historique réel, pour pouvoir ensuite s'en amuser. Etre ancré dans une réalité et s'être au maximum documenté. C'est ce que j'ai fait ici, explique Jul: je suis tombé sur cette photo de Gustave Eiffel qui promenait la main et la torche de la statue de la liberté à travers tous les Etats-Unis pour collecter des fonds, et je suis parti là-dessus, même si Lucky Luke et les Dalton le confondent d'abord avec un marchand de glaces." Lucky se voit alors confier comme mission de protéger ce Français de Gustave et son étrange projet de statue, et ce jusqu'à... Paris. "Moi qui ne rêve que d'une aventure dans le désert, je me suis retrouvé à dessiner les grands boulevards, la Sorbonne, Notre-Dame, la gare Saint-Lazare, des trains, des bateaux... Sans compter cette difficulté à laquelle un scénariste ne pense pas: placer une statue de 90 mètres dans des dizaines de cases de quelques centimètres. L'horreur!" s'esclaffe Achdé, qui a pourtant pris soin de rendre tout ça crédible, et parfaitement fondu dans l'univers graphique de Lucky. Et si le scénario de ce nouvel album ne fait l'économie d'aucun clin d'oeil à l'actualité contemporaine (des grèves des cheminots aux embouteillages parisiens), le tout se veut aussi le moins anachronique possible: "J'ai même refusé qu'on joue sur les "Apaches" de Paris, ces bandes de voyous qui ne sont véritablement apparues que vingt ans plus tard, explique Jul. On est dans le burlesque, le comique, mais avec une forme d'exactitude, et c'est très excitant pour un scénariste. On avait par ailleurs rarement fait se rencontrer ces deux univers pourtant contemporains l'un de l'autre, le western et le Paris de la fin du 19e, rempli de génies. C'en est presque étonnant."

Achdé et Jul semblent en tout cas s'être bien trouvés après un premier album jouant déjà sur les clichés osés (La Terre promise, autour des Juifs) et plutôt réussi, lui aussi. Une paire appelée à poursuivre l'aventure dans le bon esprit des anciens: "Notre rôle, ce n'est pas de faire un truc trop plan-plan, ou de créer un robinet d'eau tiède: avec Lucky Luke, il faut être à la hauteur, et donc ne pas faire des albums anodins. Etre fidèle, mais spécial à chaque fois. On est ici dans une BD de tradition familiale, qui se transmet de génération en génération. Toutes les familles ont un album de Lucky Luke, on ne connaît personne qui n'en a pas! Et des comme ça, il en existe peut-être quatre ou cinq en bande dessinée. C'est une grande responsabilité."

Trois exils dorés

Le Lotus bleu

Hergé, Casterman, 1935

Le déracinement, chez Tintin, est un principe de base autant que chez Astérix. Mais il faudra attendre le cinquième album et 1935 pour que le génie de Hergé arrive réellement à maturité. Au contraire de ses périples chez les Soviets, au Congo ou en Amérique, bourrés de clichés et de préjugés, sa découverte de l'Asie sera infiniment plus réaliste et documentée. Elle magnifiera également sa ligne claire dont Le Lotus bleu est devenu le meilleur représentant.

Le Cosmoschtroumpf

Peyo, Dupuis, 1970

Le sixième album des Schtroumpfs, publié en 1970, est un chef-d'oeuvre dans le genre de l'exil, ou plutôt de sa parodie: le Schtroumpf rêveur fantasme sur le plus lointain des voyages, là-haut dans les étoiles? Toute la bande se mobilise, lui invente une tribu de Schlips et transforme un volcan campé à deux jours de marche de leur village en base lunaire. "C'est encore loin, Grand Schtroumpf?" Génie.

L'Enquête corse

René Pétillon, Albin Michel, 2000

La qualité du dépaysement et du jeu sur les clichés ne se compte pas en kilomètres : quand le regretté René Pétillon envoie, en 2000, son détective Jack Palmer chez les Corses, il lui fournit en même temps le meilleur opus de la série, d'ailleurs sacré meilleur album, cette année-là, au festival d'Angoulême. Politique, mafia, jet-set... Tous les clichés y sont, mais tellement bien tapés que les Corses l'adorent encore.