Etonnant, quand on y pense: en 80 années d'existence et à peu près autant d'albums, entre la série principale (elle-même maintes fois reprise), les hors-séries et les "Spirou par...", jamais le petit groom inventé en 1938 du côté de Charleroi par l'imprimeur Jean Dupuis et le dessinateur français Rob-Vel n'avait connu la Seconde Guerre mondiale. Un sujet longtemps sans doute jugé à la fois trop sérieux et trop politique pour les petits lecteurs du journal et qui, de fait, ne se prêtait guère aux aventures rocambolesques et fantaisistes qui ont longtemps été celles du héros. Mais ça, c'était avant que Dupuis ne lance, il y a douze ans et un peu dans tous les sens, sa collection de "Spirou par...", offrant à un auteur (et normalement le temps d'un one shot) l'occasion de réellement s'emparer du personnage et de son univers.
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Etonnant, quand on y pense: en 80 années d'existence et à peu près autant d'albums, entre la série principale (elle-même maintes fois reprise), les hors-séries et les "Spirou par...", jamais le petit groom inventé en 1938 du côté de Charleroi par l'imprimeur Jean Dupuis et le dessinateur français Rob-Vel n'avait connu la Seconde Guerre mondiale. Un sujet longtemps sans doute jugé à la fois trop sérieux et trop politique pour les petits lecteurs du journal et qui, de fait, ne se prêtait guère aux aventures rocambolesques et fantaisistes qui ont longtemps été celles du héros. Mais ça, c'était avant que Dupuis ne lance, il y a douze ans et un peu dans tous les sens, sa collection de "Spirou par...", offrant à un auteur (et normalement le temps d'un one shot) l'occasion de réellement s'emparer du personnage et de son univers. Le Français Emile Bravo, l'auteur apprécié et très ligne claire des Epatantes aventures de Jules fut de ceux-là. Il choisit alors de revenir aux origines du personnage, en 1938, lorsqu'il n'était pas encore un héros populaire, mais juste un jeune orphelin, modeste groom d'un hôtel où des représentants de l'Allemagne nazie et de la Pologne se réunissaient en secret... Son Journal d'un ingénu, qui mêlait grande et petite histoire avec beaucoup de finesse, fut un énorme succès, mais s'arrêtait aux portes de la Seconde Guerre mondiale. Une porte que le même Bravo a décidé d'ouvrir largement aujourd'hui. L'Espoir malgré tout commence ainsi là où son Journal d'un ingénu s'achevait: à Bruxelles, en janvier 1940, et sera sans doute amené à traverser toute la guerre, puisque ses 86 superbes planches ne représentent que le premier des quatre albums et des 330 planches que formera finalement, en 2020, cet Espoir malgré tout. Un retour aux sources qui s'avère fatalement plus tragique que comique, mais qui donne aussi le "la" des nouvelles lignes éditoriales de Dupuis autour de son personnage fétiche, après des années d'éparpillement. Fini donc les "Spirou de..." dans tous les sens: en attendant le Super Groom nettement plus léger et contemporain que prépare le duo Yoann et Vehlmann pour fouetter la série mère en déshérence, le Spirou d'Emile Bravo sera la principale incarnation du personnage pour les deux ans à venir, dans un contexte particulièrement anxiogène. Bravo, qui s'est longuement documenté, semble en effet ne rien vouloir édulcorer des horreurs de la guerre: invasion des Allemands, stigmatisation des Juifs, exil forcé de nombreux Belges, réquisition du journal Le Soir, montée du nazisme et du mouvement rexiste, instrumentalisation des mouvements de jeunesse... Ce premier tome annonce les tragédies et le génocide à venir, avec un Fantasio plus stupide qu'amusant, flirtant avec l'acceptable (en tant que journaliste, il intègre Le Soir volé, et s'apprête à partir travailler en Allemagne!), mais surtout un Spirou encore adolescent et pour l'instant toujours ingénu, mû avant tout par un humanisme naturel et enfantin qui fera de lui, et presque malgré lui, un adulte et un héros. Une plongée dans le passé qui n'est évidemment pas sans écho avec notre triste époque moderne, marquée par de nouveaux réfugiés ou de nouveaux nationalismes. Un choix qui coïncide aussi, chez Dupuis, avec un travail de mémoire et d'archives lui aussi largement consacré aux années "pré-Franquin", qui reprit le personnage en 1947 des mains de Jijé avec succès. Via les volumes consacrés à La Véritable Histoire du journal de Spirou ou l'album du Petit Théâtre de Spirou, basé sur un spectacle de marionnettes qui sillonna la Belgique dès 1942 après l'interdiction du magazine, Dupuis fouille en effet actuellement en profondeur l'histoire du journal. On savait que son courrier des lecteurs avait un temps caché des messages codés à destination de la Résistance; il ne se prive pas aujourd'hui d'utiliser un storytelling certes très bien-pensant, premier degré et un brin boy scout, mêlant héroïsme et humanisme. Car Spirou est devenu, depuis octobre dernier, le porte-parole privilégié des Nations unies pour célébrer cette fois les 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l'homme, qui date du 10 décembre 1948. En partenariat avec le Haut-Commissariat aux droits de l'homme de l'ONU, le journal de Spirou s'est fendu d'un numéro spécial, avec une trentaine d'auteurs maison ou invités tels Berberian ou Geluck, illustrant chacun, à leur manière, et en une planche, un des articles de la Déclaration. Un numéro spécial immédiatement suivi d'une grande exposition itinérante et gratuitement téléchargeable pour tous ceux qui voudraient en faire usage, et même d'un signe de ralliement (un salut à deux doigts, qui n'est ni militaire, ni scout) que la maison d'édition espère virale et censé faire de Spirou le meilleur défenseur contemporain des droits de l'homme. Le dessin principal de cette opération a évidemment été confié à Emile Bravo et à son Spirou héros de guerre. Un dessin que l'auteur avait réalisé il y a dix ans, sans se douter qu'il deviendrait la mascotte d'une grande campagne publique dédiée à la fois aux valeurs humanistes, et à la nouvelle image de marque du groom et de son éditeur.