Pas de doute, même si on n'a pas vu la couverture et que les (jeunes) amateurs reconnaissent, eux, immédiatement l'univers graphique de Lastman: le gros plein de graisse qui hurle dès la deuxième planche sur une classe de petiots, avec des taches de gros rouge sur sa chemise sale, et s'échinant à leur inculquer la belote plutôt que la géographie ou l'orthographe, c'est bien le Béru, le collègue du commissaire San-Antonio, et son célèbre acolyte dans près de 175 romans écrits pendant plus de 60 ans par le regretté Frédéric Dard: "Faudrait voir à pas prendre le portrait du bonhomme pour une portion de brie! Qu'est-ce que t'espérais, dis, tordu! Que j'y verrais balle-peau? J'sais pas ce qui me retient de te clouer 10 fois l'adverbe Je blouse mon instit' en jouant à la tout atout sans atout!" Pas de doute effectivement: les bons mots sont bien ceux de ce vieux Dard et de sa célèbre série de romans policiers, probablement inconnus des moins de 20 ans, mais désormais adaptés en bande dessinée par un auteur on ne peut plus moderne, biberonné ...

Pas de doute, même si on n'a pas vu la couverture et que les (jeunes) amateurs reconnaissent, eux, immédiatement l'univers graphique de Lastman: le gros plein de graisse qui hurle dès la deuxième planche sur une classe de petiots, avec des taches de gros rouge sur sa chemise sale, et s'échinant à leur inculquer la belote plutôt que la géographie ou l'orthographe, c'est bien le Béru, le collègue du commissaire San-Antonio, et son célèbre acolyte dans près de 175 romans écrits pendant plus de 60 ans par le regretté Frédéric Dard: "Faudrait voir à pas prendre le portrait du bonhomme pour une portion de brie! Qu'est-ce que t'espérais, dis, tordu! Que j'y verrais balle-peau? J'sais pas ce qui me retient de te clouer 10 fois l'adverbe Je blouse mon instit' en jouant à la tout atout sans atout!" Pas de doute effectivement: les bons mots sont bien ceux de ce vieux Dard et de sa célèbre série de romans policiers, probablement inconnus des moins de 20 ans, mais désormais adaptés en bande dessinée par un auteur on ne peut plus moderne, biberonné lui aux San-Antonio. "Je jure que ce n'est pas du storytelling inventé par l'éditeur, nous convainc d'emblée Michaël Sanlaville au moment de notre rencontre. Vrai de vrai, je suis fan depuis que j'ai treize ou quatorze ans, et j'en ai presque toujours un dans mon sac! Quand l'occasion s'est présentée de l'adapter, je n'ai pas hésité: j'avais vraiment envie de transmettre à d'autres ce trésor interdit: quelque chose de grivois, de violent, avec une langue excessive et incroyablement riche, mais qui derrière le rocambolesque, cache un vrai discours, un regard sur la société et les hommes." Soit des références qui ne sont effectivement pas éloignées, du tout, des univers déployés jusqu'alors par Michaël Sanlaville. Si l'idée d'adapter en images des romans policiers connus et appréciés d'abord pour leurs mots peut paraître de prime abord étrange -entre argot, régionalismes, aphorismes, synecdoques et calembours vaseux, Dard a littéralement inventé plus de 10 000 mots et néologismes dans ses San-Antonio-, on comprend vite l'évidence de la tâche pour le co-auteur de Lastman, dont on retrouve ici le goût des gueules, du découpage speed et de l'emballage pop: "Il y a chez Dard une modernité qui ne se dément pas: il faut que ça bouge en permanence, avec ce sens de la série très actuel et beaucoup de scènes cul, légères ou très humoristiques, mais derrière lesquelles perce toujours une belle pensée. Et le dessin doit surtout servir d'appât pour celui qui serait inconsciemment rebuté par l'argot ou une manière de s'exprimer peu courante. C'est comme ça que je me suis fait avoir quand j'étais ado: par la couverture d'une version poche illustrée par Wolinski. J'espère pouvoir faire la même chose: amener des lecteurs de Lastman ou de Hollywood Jan (la première oeuvre de Sanlaville, déjà co-réalisée avec Bastien Vivès, que Casterman réédite opportunément en même temps que ce premier San-Antonio, NDLR) vers l'univers de Dard. En tout cas, si ce premier volume doit prendre, je suis prêt moi aussi à en prendre pour longtemps: le deuxième est déjà en gestation, et le principe de la série ne me fait pas peur, je crois que ça se sait!"Tout en restant très proche du texte original -"Je ne trafique rien, sauf la mise en scène et des petits détails"-, Sanlaville offre donc à ce séducteur de San-Antonio et à ce gros dégueulasse de Béru un lifting et une adaptation comme on ne leur en avait plus proposés depuis longtemps. Si l'auteur a choisi comme premier opus le 51e roman de la série, écrit en 1962 -"par pur opportunisme, il se déroule dans la banlieue de Lyon, où j'ai moi-même grandi et que je connais donc bien"-, il plonge immédiatement ses personnages et leur enquête dans le XXIe siècle, via quelques références dans le texte, une graphie qui sue la modernité et une galerie de trognes qui n'existaient pas il y a un demi-siècle: parmi les infâmes qui pullulent toujours dans les intrigues de Dard, on reconnaît ainsi sans mal Eric Zemmour ou DSK, "ainsi que des tonnes de passerelles et de clins d'oeil à Lastman , mais là aussi c'est une modernité qui se nourrit plutôt du travail d'anciens comme Morris ou Uderzo dont je m'estime l'héritier et qui usaient déjà beaucoup de la référence et de la caricature. C'est amusant à faire pour l'auteur, et j'espère amusant pour les lecteurs."Patrice Dard, légataire universel de l'oeuvre de son père, ne s'est donc probablement pas trompé en donnant son aval à cette nouvelle adaptation en bande dessinée, malgré de précédentes expériences peu concluantes (sept albums réalisés dans les années 70 par le Belge Henri Desclez et son studio): la patte et l'enthousiasme de Michaël Sanlaville devraient amener vers cette oeuvre d'une infinie richesse une toute nouvelle génération de lecteurs. Des lecteurs qui retrouveront dans ce San-Antonio chez les gones les éléments qui leur font aimer Lastman, les mangas et les séries en "binge watching": du mouvement à chaque case, de l'humour à chaque tirade, et un goût assumé pour les potacheries, la grossièreté et un soupçon de vulgaire, heureusement jamais gratuit.