Une rentrée littéraire, ce n'est pas seulement les livres que l'on attend. C'est aussi ceux que l'on n'attendait pas. Véritable rampe de lancement médiatique, la rentrée permet aux éditeurs de planter de nouvelles signatures dans le paysage littéraire. Septembre est à cet égard un peu leur carte de visite : le signe qu'une maison a su défricher, découvrir et élire, parmi les centaines de manuscrits envoyés, ceux qui méritaient à ses yeux de devenir un livre. Cette année, sur les 567 titres à paraître entre fin août et début octobre, on annonce 94 premiers romans. Ce qui fait de 2018 une rentrée record pour les nouvelles voix. Parmi elles, beaucoup de femmes. Ce qui, bien sûr, ne devrait pas en faire une catégorie à part. Sauf à constater que, notamment sous l'égide des auteures, la littérature en 2018 contribue de plus en plus à faire bouger les lignes des rôles que l'on assigne aux êtres humains et donc aux personnages de nos romans en fonction de leur sexe. Il suffit de regarder les nouveaux livres de Nicole Krauss, Emmanuelle Richard, Rachel Kushner, ou Emmanuelle Bayamack-Tam: leurs personnages de femmes puissantes, déstabilisantes, complexes ou labyrinthiques viennent en cette rentrée élargir la palette de certaines représentations figées. De quoi se réjouir et confirmer le pouvoir inchangé de la littérature sur les questions qui travaillent passionnément nos sociétés.
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Une rentrée littéraire, ce n'est pas seulement les livres que l'on attend. C'est aussi ceux que l'on n'attendait pas. Véritable rampe de lancement médiatique, la rentrée permet aux éditeurs de planter de nouvelles signatures dans le paysage littéraire. Septembre est à cet égard un peu leur carte de visite : le signe qu'une maison a su défricher, découvrir et élire, parmi les centaines de manuscrits envoyés, ceux qui méritaient à ses yeux de devenir un livre. Cette année, sur les 567 titres à paraître entre fin août et début octobre, on annonce 94 premiers romans. Ce qui fait de 2018 une rentrée record pour les nouvelles voix. Parmi elles, beaucoup de femmes. Ce qui, bien sûr, ne devrait pas en faire une catégorie à part. Sauf à constater que, notamment sous l'égide des auteures, la littérature en 2018 contribue de plus en plus à faire bouger les lignes des rôles que l'on assigne aux êtres humains et donc aux personnages de nos romans en fonction de leur sexe. Il suffit de regarder les nouveaux livres de Nicole Krauss, Emmanuelle Richard, Rachel Kushner, ou Emmanuelle Bayamack-Tam: leurs personnages de femmes puissantes, déstabilisantes, complexes ou labyrinthiques viennent en cette rentrée élargir la palette de certaines représentations figées. De quoi se réjouir et confirmer le pouvoir inchangé de la littérature sur les questions qui travaillent passionnément nos sociétés.La romancière la plus clivante du paysage littéraire français est de retour, pas sur les plateaux télé mais en librairie cette fois. Un tournant de la vie ne devrait pas réconcilier les pro et les anti-Angot. Un trio amoureux (Anna a quitté Vincent pour Alex mais quand Vincent réapparaît dans sa vie, neuf ans plus tard, Anna se rend compte qu'elle a toujours aimé Vincent) y est autopsié sur un mode clinique: phrases courtes, style blanc, dialogues creux et interminables. On a connu l'auteure de Un amour impossible plus fulgurante. En s'éloignant un peu de sa bio (un peu seulement, Vincent n'est autre que Doc Gynéco), elle tente de cartographier le couple contemporain. A la clé, une sensation de vide et beaucoup d'ennui. L'amour est un sujet qui occupe beaucoup Julian Barnes: on se souvient encore de la puissance nostalgique de celui qui baignait son magnifique Une fille, qui danse, roman pour lequel il avait d'ailleurs reçu le Man Booker Prize en 2011. L'Anglais revient sur ce thème de prédilection dans La Seule Histoire: Paul, 19 ans, y rencontre dans son club de tennis Susan, une mère de famille de 45 ans avec qui il s'enfuira à Londres. La passion absolue, les remords, la nostalgie au menu d'un roman qui s'annonce comme un Diable au corps en version anglaise. "Un premier amour détermine une vie pour toujours: c'est ce que j'ai découvert au fil des ans." Après avoir séduit avec Les Garçons de l'été sous le pseudonyme de Rebecca Lighieri, Emmanuelle Bayamack-Tam revient sous son vrai nom avec Arcadie, du nom de cette petite communauté libertaire vivant en autarcie au fin fond de la France où elle situe son livre. Jeune fille curieuse et insatiable, Farah y apprend l'amour et le sexe en compagnie du chef spirituel de la communauté en même temps qu'elle découvre que son corps commence mystérieusement à présenter des attributs masculins... L'ado intersexe entrera en révolte contre le phalanstère quand ses membres rejetteront des migrants en quête de refuge... Inclassable, vif et réjouissant: on va beaucoup parler d' Arcadie lors de cette rentrée. Louisa Makhloufi travaille à l'entrepôt logistique d'Amazon et rêve d'un jour habiter de plain-pied. Romain Praisse coordonne l'opération "Décloisonnement et vivre-ensemble" au Bureau régional des affaires culturelles. Un vertige sexuel va les réunir. Dans une France fracturée, François Bégaudeau (Entre les murs, le livre puis le film) découpe avec une précision chirurgicale l'ingénierie sociale. Economie de services, cessation d'activités, restructurations: "Ce qui ne te tue pas te rend plus fort, comme chante Jenifer." Dans le lit d'une actualité lourde sombrent tous les marqueurs de l'époque. Un livre solide comme un biscuit militaire! Depuis le départ de son fils pour un voyage autour du monde, le narrateur ne dort plus. Entre 4 mariages pour une lune de miel et visites nocturnes d'un livreur fantôme Amazon, il tente d'augmenter son sommeil en agrandissant la literie: "Noter ses rêves pour en faire des livres plutôt que de rêver d'en faire." Encore un livre français sur l'auteur en panne d'inspiration? Oui, mais Samuel Benchetrit (Récit d'un branleur, Les Chroniques de l'asphalte) se joue des mésaventures avec éditeur, ex-femme et contrôleur des impôts pour filer une déclaration d'amour filial et quelques scènes burlesques tordantes - dont une épopée sur la réintroduction d'un canard mâle en bassin de maison de retraite! Gourmand. Si le Congo n'est plus la toile de fond du nouveau roman de l'auteur de Mathématiques congolaises et de Congo Inc., il est néanmoins présent sous les traits du narrateur, récemment émigré au Maroc où il se retrouve à enquêter sur le meurtre de la belle Ichrak. Le prétexte à un portrait haut en couleur d'un quartier populaire de Casablanca, gangréné par la corruption, les magouilles en tous genres, la concupiscence et l'argent. De ce capharnaüm où les chansons de Booba servent de boussole morale, In Koli Jean Bofane tire une tragi-comédie bouffonne et poursuit sous d'autres cieux son exploration de la ville africaine plongée dans le bain acide de la mondialisation. "J'aurais pu ne jamais savoir que ma mère écrivait." De Christophe Boltanski, on avait suivi et salué, en 2015, le passage du journalisme à la fiction dans La Cache, premier roman qui racontait la manière dont son grand-père juif avait survécu à la guerre, caché dans sa maison à l'insu de ses propres enfants. Cette famille atypique décidément pourvoyeuse d'histoires, Boltanski y revient dans Le Guetteur, qui commence par la découverte d'un polar inachevé écrit par sa mère défunte. L'occasion d'enquêter sur la vie de sa mère "avant et après lui": celle d'une ancienne étudiante à la Sorbonne engagée contre la guerre d'Algérie, femme paranoïaque et fantasque qui s'est perdue en chemin. En plein deuil de son père, Kate est une étudiante qui ne prend guère soin d'elle. Entre bitures et petit ami de hasard, égocentrique et pour le moins équivoque, elle survit sans ancrage ni véritable envie de voir le bout du tunnel. Une enquête documentaire de quartier la mène chez une énergique vieille dame qui lui propose un étonnant pacte des mille et une nuits: elle déploiera sa longue histoire contre autant de journées de sobriété. L'Ecossais John Burnside (L'Eté des Noyés, Scintillation) use de toute sa finesse psychologique dans une ode à l'écoute feutrée et réparatrice doublée d'une lecture intimiste de l'histoire américaine... On fond! Mort à 19 ans à la fin de la guerre civile, le sous-lieutenant Manuel Mena était un franquiste fervent. Avant même de devenir écrivain, l'Espagnol Javier Cercas (A la vitesse de la lumière) songeait déjà qu'il lui faudrait un jour écrire un livre sur ce grand oncle, martyr et héros officiel tombé pour une cause indéfendable et embrasser "le passé politique de toute ma famille, ce passé qui me fait rougir de honte [...]". Fallait-il mêler réalité et fiction, s'en tenir à la stricte vérité des faits? Entre enquête dans son village natal, mise en perspective historique pointue, l'histoire et son "making-of", un solide document à éplucher. En 2003, l'année de l'obtention de son prix Nobel de littérature, l'écrivain sud-africain devenu australien J. M. Coetzee consacre un roman éponyme à Elizabeth Costello, personnage imaginaire et sorte de double fictionnel de son auteur: une romancière et conférencière australienne qui sera récurrente dans son oeuvre, et que le lecteur retrouve ici "au soir de sa vie". En sept chapitres consacrés chacun à l'étude d'un auteur prestigieux (Musil, Tchekhov, Dostoïevski...), celui qui réalisa l'exploit de décrocher deux fois le Booker Prize (en 1983 puis 1999) fait le portrait d'une femme confrontée aux questions existentielles les plus intemporelles. Au clair de la lune, soit l'enregistrement d'Edouard-Léon Scott de Martinville faisant la démonstra-tion de son "phonautographe", invention capable de graver sur rouleau le sillon de la voix humaine. Quant aux bouillonnants frères Niépce, Claude s'attèle au premier moteur à explosion de l'histoire, et Nicéphore vient d'inventer la photographie... Tirant le portrait d'un xixe siècle savant et malicieux, Christophe Donner (Ainsi va le jeune loup au sang, Sexe) raconte le feuilleton génial et haut en couleur des inventions. Un marché de dupes où mécènes, jaloux et opportunistes s'ingénient à broyer l'insupportable spectacle du triomphe de leur rival. Endiablé de l'amour des sciences, le récit captive, mieux : il épastrouille! Il y a douze ans, l'adaptation de son roman à succès L'Immeuble Yacoubian devenait le film au budget le plus élevé de l'histoire du cinéma égyptien. Des premiers soulèvements place Tahrir à la démission de Moubarak, de la répression dans le sang à Maspero à la désinformation orchestrée par les médias officiels, l'Egyptien El Aswany revient ici sur les événements de 2011 et fait le portrait d'une révolution en marche d'une Egypte qui a soif de démocratie et de justice. Il entrecroise les ressentis et ne mâche pas ses mots quant à certaines hypocrisies. Un peu didactique en amorce, mais puissant et nécessaire à mesure que la tension grimpe. C'est devenu un gimmick: attendre un nouveau roman de l'auteur américain de Virgin Suicides prend une décennie. Pour combler le manque, on grignotera ce recueil un peu disparate mais malgré tout goûteux de nouvelles façonnées entre 1989 et 2017. Amies de deux générations vivant leur rêve d'aventurières du grand froid ou ex-mari déconsidéré brisant l'ordre d'éloignement du domicile, jeune homme en mal de paternité jouant les apprentis sorciers avec une poire d'insémination? Autant de dérèglements spontanés dans des vies de milieu de gué pour tenter d'attraper, in fine, quelques gouttes excédantes de bonheur. Pathétique mais attachant, comme la vraie vie! En 2015, le premier roman de Jérémy Fel, Les Loups à leur porte, enthousiasmait vivement la critique, assurée d'avoir mis la main sur un talentueux écrivain français de polars "à l'américaine", qui ferait date. Une impression qui semble se confirmer avec ce conséquent Helena, dans lequel on perçoit encore très nettement la triple obsession de l'auteur pour l'oppressant thriller psychologique, l'(arrière-arrière-) arrière-pays américain et les emprunts revendiqués à l'esthétique des grand et petit écrans pour affermir sa construction romanesque. Ainsi, cette réflexion parfois maniérée sur les limites de l'amour maternel réjouira les amateurs du genre. Huit ans après Laurent Gaudé, Jérôme Ferrari avait raflé en 2012 le prix Goncourt pour son époustouflant Serment sur la chute de Rome, permettant à Actes Sud de transformer ensuite l'essai avec Mathias Enard (2015) et Eric Vuillard (2017). Dans ce neuvième roman, l'auteur corse de Où j'ai laissé mon âme s'attache à croiser, dans une narration centrée sur les funérailles d'une photographe ayant durablement opéré en ex-Yougoslavie, les souvenirs de ses proches, proposant ainsi autant un brillant portrait de femme libre qu'une réflexion profonde sur les relations entre photographie et mort, crimes de guerre et désir d'immortalité. Sans fausse note. Ancienne ministre de la Culture française, puis députée "frondeuse" issue du milieu ouvrier lorrain, Aurélie Filippetti avait signé, en 2003, un premier roman consacré au funeste destin de son grand-père mineur puis, en 2006, Un homme dans la poche, où elle posait la question de la subsistance des rapports de classe dans les relations amoureuses. Si son travail romanesque ne suscite pas forcément d'intérêt à proprement parler littéraire, elle livre avec Les Idéaux une autre chronique amoureuse, probablement "inspirée de faits réels", entre deux députés aux idées politiques antagonistes. De quoi jouer à qui est qui au cours des dîners en ville. Menant de front une double carrière d'artiste et de romancière, Carole Fives a signé deux ouvrages remarqués aux éditions du Passage (prix Jeunes Talents Fnac pour Quand nous serons heureux, prix L'Usage du monde pour Que nos vies aient l'air d'un film parfait) avant de poursuivre chez Gallimard son travail romanesque sur les relations familiales. Dans Une femme au téléphone paru l'an dernier, elle racontait le poids étouffant d'une mère instable sur sa fille; elle s'intéresse ici à une jeune mère isolée, précarisée, soucieuse de retrouver des espaces de liberté malgré un jeune fils omniprésent. Un roman qui figure déjà logiquement sur la liste de plusieurs prix. Aspirant écrivain sans le sou, Kif Kehlmann a six semaines pour rédiger les mémoires de Siegfried Heidl, le plus célèbre escroc de l'histoire australienne. Problème: ce dernier, paranoïaque et manipulateur, ne semble pas disposé à livrer la moindre information. Les jours passent et le projet stagne. Kif voit du coup s'éloigner la promesse de la rémunération. Pire, il sent la haine le gagner et se demande même s'il n'est pas en train de se faire manipuler par son "client"... Une mise en abîme glaçante et drôle située dans l'Australie des années 1990 (la patrie de l'auteur), mais qui résonne subtilement et implacablement avec l'actualité, sur la nature de la vérité notamment. Derrière un titre aux ambitions éminemment sociétales, Emilie Frèche, fine observatrice d'elle-même, préfère poursuivre sa passionnante oeuvre de règlements de comptes entre ennemis germano-pratins, entamée en 2015 avec Un homme dangereux. Après y avoir dressé un portrait aux crachats d'un écrivain et chroniqueur dont elle aurait partagé la couche, elle dézingue ici (notamment) l'ex de son nouvel amoureux, se revendiquant encore à grands cris de la bien pratique fiction romanesque. De quoi avoir lancé, début août, un subtil barouf médiatique, dans un Landerneau politico-littéraire plus soucieux de tribunes estomaquées que de consistance littéraire. Le livre dont on parle pour de mauvaises raisons. Son premier roman, Debout - Payé, avait constitué la grande (et réjouissante) surprise de la rentrée littéraire 2014, salué tant par la critique, les jurys littéraires que par un fracassant succès public. Le Camarade Papa de l'Ivoirien Gauz prend le contre-pied total de son précédent livre: alors qu'il y livrait une analyse ethnographique des us et coutumes hyperconsommateurs de Français par le public des vigiles de magasins fraîchement débarqués d'Afrique, il décrit ici, toujours dans une langue merveilleuse à se damner, la découverte de l'Afrique par un explorateur du xixe siècle et un gamin élevé marxiste sur le Vieux Continent. Une réussite totale. L'oeuvre "frictionnelle" de Pierre Guyotat (né en 1940) fut longtemps montrée du doigt - l'armée et le sexe ne sauraient, semble-t-il, faire bon ménage. Mais ni la censure ni la dépression n'auront la peau de ce dynamiteur d'aqueducs, en perpétuelle révolution de la langue. Dans ce nouveau volet de ses récits autobiographiques (Formation, Arrière-fond), l'apprenti poète arrive à Paris, appelé par son destin d'écrivain, ses pulsions. Envoyé ensuite à Alger, Guyotat fréquente le cachot pour atteinte au moral de l'armée et possession de livres prohibés. Aujourd'hui encore, l'insoumis enjambe les corps et autres barricades pour se faire la langue comme on se fait la belle. Une invitation à exister. Quatre athlètes, deux Américains et deux Kirghizes, s'affrontent aux Jeux olympiques de 1980 sur fond de guerre froide, de déportations et d'humiliation. Des années plus tard, ils s'offrent des retrouvailles inattendues dans les montagnes kirghizes: après les regards haineux, place à la paix entre ces sportifs dont la solitude et les douleurs ont souvent été les seules compagnes. Célèbre pour sa trilogie sur le génocide rwandais (Dans le nu de la vie, Une saison des machettes, La Stratégie des antilopes), Jean Hatzfeld rappelle ici qu'il a d'abord été journaliste sportif. Il déroule son récit comme il déroule les muscles de ceux à qui il semble vouer une grande admiration: avec une sensualité triomphante. Romancier, poète, dramaturge et surtout nouvelliste, l'Américain Denis Johnson s'est éteint en 2017. Ce recueil posthume a donc une saveur particulière. Gonflées à l'hélium de sa verve légendaire, les cinq nouvelles douces-amères qui le composent épongent les sentiments de personnages déglingués, attachants et loufoques: un tox qui écrit au diable, un poète pris malgré lui dans le délire criminel d'un jeune génie obsédé par le jumeau secret d'Elvis Presley... L'auteur vénéré de Jesus' Son et Arbre de fumée, héritier spirituel de la Beat Generation, trouve ici la bonne distance, entre humour et absurde, pour regarder la mort en face et de biais. A Orcières, la guerre, on n'en voulait pas. En 1914, un dompteur allemand se réfugie là-haut, sur la colline, avec une seule urgence: sauver ses fauves. Eté 2017, un couple prend possession d'un gîte isolé dans un océan de verdure... Attendu avec une faim de loup par ses nombreux lecteurs, le nouveau Joncour (Repose-toi sur moi, L'amour sans le faire) offre deux récits pour le prix d'un. L'alternance réussie de courts chapitres entre deux époques enracine un décor luxuriant où le suspense se développe comme une plante grimpante. L'auteur patine parfois dans quelques ornières pour questionner la part d'animalité en chacun de nous. Mais les plus mordus ne le lâcheront plus. "Based on a true story." Laura Kasischke est l'une des plus grandes dessinatrices du malaise familial américain contemporain, avec une inclination pour son versant féminin. Dans Eden Springs, elle revient sur un fait divers comme la littérature parfois aime les étudier pour mieux les étoffer: le scandale et le mystère ayant entouré le meurtre d'une adolescente au printemps 1903 dans une communauté du Michigan emmenée par le charismatique et douteux prédicateur "Roi Benjamin" Purnell... A la croisée de la fiction et de l'histoire, le texte est enrichi de coupures d'articles, de dépositions judiciaires et de photos d'époque. Voilà qui promet. Après le succès planétaire et multiforme (ses adaptations au théâtre et au cinéma) de Réparer les vivants, la Française Maylis de Kerangal est de retour avec Un monde à portée de main. Le roman commence dans l'école de peinture internationale de la rue du Métal à Bruxelles. On y suit une jeune femme aux yeux vairons qui va y apprendre à peindre des faux bois, des faux marbres: l'art du trompe-l'oeil... Avec, ensuite, des voyages vers les plateaux de cinéma à Cinecittà, puis le chantier du fac-similé de la grotte de Lascaux, le roman est une véritable immersion dans la matière, les couleurs, les odeurs et les possibilités de la peinture. Un roman ample, qui réfléchit sur la manière de créer et recréer des mondes, et de construire des illusions: l'objet de la littérature, en somme. Une voiture roule vers Paris, direction le Stade de France. A son bord, quatre terroristes, dont Khaled et Driss, deux amis d'enfance de Molenbeek. De jeunes hommes désoeuvrés récupérés par l'islamisme qu'une navette conduit vers leur destin. Et tandis que leurs comparses sont largués aux abords de l'enceinte, les deux jeunes Bruxellois sont déposés sur le trottoir parisien afin de remplir à leur tour leur mission kamikaze. Raconté à la première personne, Khalil, le nouveau et haletant roman de Yasmina Khadra (L'Attentat), se glisse avec réalisme dans la peau d'un candidat terroriste fictionnel en même temps qu'il s'imbrique dans la trame des événements tragiques que l'on sait. En 2010, son premier roman Les Hommes-couleurs, consacré aux migrations clandestines du Mexique aux Etats-Unis, avait obtenu le prix du livre Inter. Trois ans plus tard, Chloé Korman s'essayait à la chronique des tensions sociales en banlieue parisienne dans Les Saisons de Louveplaine, avec un succès moins éclatant. Ainsi, son troisième roman, Midi, concentre toutes les attentions. Elle y décrit les lointains souvenirs marseillais d'une femme, devenue médecin, confrontée à la réapparition d'un ancien amant, à l'époque directeur d'un théâtre associatif, et par là même, à l'émergence de la figure abîmée d'une gamine soumise à la violence quotidienne. Auteure de L'Histoire de l'amour et de La Grande Maison, l'Américaine Nicole Krauss revient avec un récit très particulier, que certains jugeront aride mais qui laisse une grande impression. Krauss s'y met en scène en son nom, romancière fraîchement divorcée qui doit faire avec la fin d'une fiction : celle de son mariage. Et qui, dans le même temps où elle cherche à se reconstruire en tant que femme, est mise sur une enquête entourant la disparition d'un riche juif new-yorkais parti pour Israël... et jamais revenu. Texte intellectuel et sensible à la fois, hanté par Kafka et les couloirs de l'hôtel Hilton de Tel Aviv, Forêt obscure est un livre persistant. Avant de mourir, Philip Roth avait dit combien il trouvait ce texte époustouflant. Remarquée en 2015 avec Les Lance-flammes, l'Américaine Rachel Kushner nous plonge ici sans précautions superflues dans la vie de Romy Hall: 29 ans, strip-teaseuse au Mars Club, condamnée à perpétuité pour avoir tué l'homme qui la harcelait, et envoyée dans l'une des pires prisons pour femmes de Californie. Récit coup de poing qu'on lit le coeur accroché, le livre remonte en flashbacks le scénario qui a mené Romy au crime, tout en documentant le San Francisco pauvre et marginal des années 1980 et la réalité carcérale américaine. On va beaucoup comparer le roman à Orange is the New Black. Mais Kushner montre qu'un roman brillamment construit et puissant vaut toutes les séries du monde. Après avoir évoqué sa jeunesse dans des romans précédents, Dany Laferrière retourne à Port-au-Prince après vingt ans passés au Canada. Après s'être frotté à l'esprit cartésien du Nord, entre le pays réel et le pays rêvé, l'auteur commence à douter. L'importance de "l'autre côté" où l'on pénètre sans chapeau, les zombis, la théorie de la folie liée au soleil ardent, au pouvoir cupide et au sexe frustré... autant de thèmes qu'il aborde ici tantôt par des images bouleversantes, percutantes, tantôt par des réflexions critiques plus sociologiques partagées avec ses amis d'adolescence. Traversé par une sensation de déjà-lu, le livre reste savoureux. Michel, un ado comme les autres, vit à Pointe-Noire au rythme de la Voix de la révolution congolaise, radio procommuniste à laquelle son père est accro. En trois jours de mars 1977, le destin du narrateur change. On a assassiné le camarade-président N'Gouabi et la junte militaire a pris le pouvoir. La chasse aux sorcières commence... Traduit dans une quinzaine de langues, le Congolais Alain Mabanckou (prix Renaudot pour Mémoires de porc-épic) a décidément l'art de mêler l'histoire familiale à l'histoire nationale. Armé de son attirail linguistique coloré, il manie ici l'humour, les répétitions qui occultent certains tabous et l'analyse subtile des pressions internationales . La rentrée des éditions du Tripode? Un seul roman! Un roman déroutant par la prise de position de sa narratrice, alter ego de l'auteure: l'amour inconditionnel qui la lie à Istanbul, même si elle en reconnaît les dérives. Française d'origine, stambouliote de coeur, Valérie Manteau (Calme et tranquille) y fustige le nombrilisme de la France, persuadée que les attentats contre Charlie Hebdo sont liminaires. Pressenti pour le prix Fnac 2018, ce 2e roman, qui tient à rendre hommage au journaliste d'origine arménienne Hrant Dink, partisan de la coexistence des différences assassiné en 2007, risque de marquer les esprits par le questionnement qu'il impose sur un sujet brûlant. Un bonheur contagieux. Tout autour du globe, des hommes et des femmes jusque-là isolés sont percutés par la puissance ancestrale des arbres, par leur communication secrète, imperceptible au plus grand nombre. Persuadés que l'humanité commet les pires crimes à leur encontre, ils vont s'allier pour les protéger... jusqu'au geste de trop. On ne connaît que l'Américain Richard Powers pour allier ainsi sciences et spiritualité, et délivrer un roman sylvestre d'une telle ampleur, depuis l'écoconscience qui se laisse taquiner par l'arborescence informatique jusqu'au militantisme vert nécessaire mais questionnable. Impressionnant! La Légèreté, Pour la peau: la jeune Emmanuelle Richard est entrée en littérature avec une phrase directe et sans fard pour dire le désir féminin, les différences de classe... Dans Désintégration, elle fait le portrait d'une jeune femme qui enchaîne les petits boulots pour payer ses études. A force d'humiliations et de mépris, elle transforme sa honte en arme de guerre et sa fierté en moyen de survie. Entre Virginie Despentes (pour le ton coup de poing) et Annie Ernaux (pour le côté sociologisant du portrait), un livre sur l'argent, le pouvoir et le sexe qui replace les questions de domination (socio-économique et culturelle) au féminin singulier très contemporain. Le prolixe auteur, il y a trente ans, des Versets sataniques et, en 2016, de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits revient en cette rentrée avec ce qu'il qualifiait pour Le Vif/L'Express, il y a deux ans, de "roman de type moderniste, implanté à l'époque actuelle." De fait, Salman Rushdie imagine l'installation, à New York, en 2009, d'une foisonnante famille d'origine indienne, les Golden, et les relations que cette dernière tissera, au cours des huit années de mandat Obama, avec un apprenti cinéaste du voisinage. Tapi dans l'ombre, un bouffon sociopathe s'apprête à faire main basse sur la Maison-Blanche... Essayiste et romancier algérien, en permanente délicatesse avec les autorités de son pays, Boualem Sansal publie à un rythme soutenu depuis 1999, date de la parution de son premier roman déjà très applaudi, Le Serment des barbares. Depuis lors, tous ses livres ont agité la critique, jusqu'à son 2084: la fin du Monde de 2015, qui lui permit de partager avec Hédi Kaddour le Grand prix du roman de l'Académie française. Dans ce nouveau roman sombre et épistolaire, il joue des références temporelles pour décrire une société de plus en plus vidée de sens par l'émergence d'une nouvelle forme de fanatisme religieux, et la déroutante lâcheté des décisionnaires. Journaliste de presse écrite, occasionnellement chroniqueuse à la télévision, Vanessa Schneider avait cosigné avec Ariane Chemin Le Mauvais Génie, enquête à charge sur le journaliste et conseiller politique Patrick Buisson. Au rayon littérature, on lui doit deux ouvrages consacrés à ses origines familiales (dont La Mère de ma mère) puis deux romans de fiction (dont Le Pacte des vierges), tous publiés chez Fayard. Elle débarque désormais chez Grasset, avec un texte écrit en touchant hommage à sa cousine défunte, la comédienne Maria Schneider, célèbre pour avoir joué le rôle de Jeanne auprès de Marlon Brando dans le "scandaleux" Dernier Tango à Paris, de Bernardo Bertolucci, en 1972. Quand ces deux-là se rencontrent à un cours de danse pour enfants, c'est le coup de foudre immédiat. Toutes deux métisses, toutes deux issues d'un quartier populaire de Londres, elles ont en commun l'expérience douloureuse de la différence. Mais les ressemblances s'arrêtent là. Tracey est plus douée, plus jolie, plus roublarde aussi, mais c'est bien l'autre, la narratrice, qui va tirer son épingle du jeu en devenant l'assistante d'une star planétaire. Entrecroisant les deux trajectoires, l'Anglaise Zadie Smith essore des thèmes bien de saison (le multi- culturalisme, la célébrité, la rivalité...) en évitant tout simplisme. Un récit fourmillant et virtuose, mais trop décousu pour convaincre totalement. Il pourrait sans doute prétendre au prix du titre le plus long de la rentrée littéraire. Avec Asta: où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde?, l'Islandais Jon Kalman Stefánsson (finaliste du prix Médicis étranger pour D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds, en 2015) s'annonce avec un grand roman d'amour sur... l'impossibilité d'aimer. La saga commence à Reykjavik dans les années 1950 dans l'enfance de son héroïne Asta avant de grandir avec elle et d'étudier son mal-être, la culpabilité à la mort de sa soeur dont elle a ignoré les lettres, et son amour passionnel et destructeur pour Josef. Un roman venu du froid très attendu. Récompensée par le prix littéraire des Grandes écoles pour son premier roman, Les Confessions du monstre, puis unanimement applaudie et consacrée pour son roman/essai Les Etats et empires du lotissement grand siècle en 2016, la trentenaire Fanny Taillandier figurait avec son troisième ouvrage et dès le début de l'été sur les listes des prix littéraires du Monde et de la Fnac. Ce dernier tente, avec un succès mitigé, de renouveler les thématiques ultrarebattues du rapport des Occidentaux au 11-Septembre 2001, ainsi qu'à d'omniprésents écrans. Desservie par des personnages bien maigres en substance, son écriture conserve pourtant une indéniable élégance. Très remarqué, en 2013, pour La Conjuration, ayant figuré sur les listes des principaux prix littéraires français, Philippe Vasset signe avec Une vie en l'air un huitième roman particulièrement personnel, sur son rapport intime autant que fantasmagorique avec le vestige haut-perché dans la Beauce du gigantesque projet d'aérotrain imaginé par Jean Bertin, à l'époque ambitieuse de la France pompidolienne. Après La Légende, récit malheureusement fourre-tout paru en 2016, l'auteur retrouve ici, avec son obsession pour les zones blanches et les ambitions manquées, une verve fascinante.