Depuis quelques années, j'ai une tocade secrète: la psychogéographie. Ça me fascine mais je n'y connais à vrai dire pas grand-chose. Psychogéographiquement parlant, je ne suis nulle part. Je ne sais même pas si je suis vraiment "fait pour ça". "Ce néologisme a été créé par un mouvement d'inspiration marxiste, l'Internationale situationniste, en la personne de Guy Debord", nous apprend Wikipédia. Je ne connais vraiment du marxisme que ses caricatures et ses dérives. Je ne connais des situationnistes que sa récupération punk et consumériste, via Malcolm McLaren. Je n'ai jamais réussi à terminer un livre de Guy Debord. C'est donc mal barré, même si, en revanche, je me retrouve totalement dans la volonté psychogéographique de "décrire l'espace urbain comme un lieu ennuyeux", qui "organise une sorte d'aliénation aux services des temples de la consommation avec en point d'orgue l'impossible réappropriation de l'espace urbain par l'imaginaire". Ça, je comprends. Notamment parce qu'au début de mon adolescence, traîner au Woluwé Shopping Center et au GB d'Evere était une forme d'occupation. Nous cherchions à tromper l'ennui par l'ennui. Nous dérivions, aliénés, dans les temples de la consommation, même si le but était surtout d'y acheter des maxi-singles de Frankie Goes To Hollywood et des albums de Duran Duran. Aujourd'hui encore, je me sens une certaine affinité avec la psychogéographie quand j'erre dans les couloirs de Docks Bruxsel, même si en réalité, j'y suis généralement principalement pour y dégotter des caleçons et des nettoyeurs à gaz comprimé. Mais est-ce vraiment de la psychogéographie, ça? Non. Le projet de celle-ci est de "refonder la ville afin de créer des ambiances inédites permettant la construction de situations, c'est-à-dire des moments de vie à la fois singuliers et éphémères." Oh! Ça aussi, je le comprends! Peut-être parce que ça ressemble plus à un tweet de Pascal Smet qu'à du Guy Debord...

Je comprends surtout le mode opératoire de la psychogéographie: la dérive urbaine. À pied. Marcher dans les quartiers d'une ville ou d'une contrée, en saisir les différentes ambiances, les histoires cachées ou non. Henry Miller, que j'ai beaucoup lu étant jeune et qui ne parlait pas que de son sexe, faisait déjà ça et ça me parle d'autant plus que ça se pratique de préférence bourré. Or, jeune et sans le sou, quand je lisais justement Miller, j'habitais Schaerbeek et je sortais au Centre-Ville, à Ixelles et à Saint-Gilles. L'argent du taxi étant régulièrement sacrifié pour deux dernières vodka, il m'est donc souvent arrivé de rentrer à pied, en titubant, en dérivant, à travers la ville, la nuit. La remontée de la rue de la Brabançonne n'a ainsi plus aucun secret pour moi, pas plus que le tronçon Reyers-Chazal du boulevard Wahis/Lambermont à 4 heures du matin. Je n'ai toutefois jamais tiré de ces marches nocturnes la moindre poésie ni le moindre récit. Je n'ai en fait jamais trouvé quoi en dire. Bruxelles, la nuit, ces quartiers-là du moins, c'est vide, morne, vraiment pas aventureux et encore moins dangereux, quoi qu'en disent les feuilles de choux sensationnalistes. Et puis surtout, 6 kilomètres à pied bourré, ça coince l'imaginaire sur la promesse du lit douillet. Plus rien d'autre n'a d'importance, sauf peut-être de se trouver sur le chemin des endroits discrets où faire pipi.

Je ne suis donc pas seulement admiratif de ce que je connais de la psychogéographie. Je suis aussi un peu jaloux. J'aimerais pouvoir en écrire, raconter ces dérives comme le font si bien Iain Sinclair et Will Self. J'ai lu 4 bouquins de Iain Sinclair, le maître moderne du genre, 2 en français, 2 en anglais. Je ne suis pas certain d'avoir tout compris, même en français, mais ça m'a grandement charmé. J'aime cette érudition, le style, et aussi que tout ce qui flirte avec l'occulte et le bizarre y soit pleinement assumé. J'ai plusieurs fois lu Alan Moore, From Hell, et sa cartographie secrète de Londres, inspirée de Sinclair, est la meilleure partie de la bédé. Là, je suis sinon en train de terminer Blues pour trois tombes et un fantôme de Philippe Marczewski, qui est à Liège ce que Iain Sinclair est à Londres. C'est inspirant, ça ouvre des portes dans la tête, c'est magique. Mais cette porte dans la tête, je me la reprends malgré vite dans la poire. Parce que je n'arrive pas à faire pareil, à penser de cette façon, à dériver de cette façon. C'est frustrant. Je jalouse ces antennes, cette écoute, cette compréhension d'une ville ou d'un endroit, cette façon de humer des âmes et des histoires, souvent oubliées.

Ce vendredi, j'ai ainsi marché de Bruges à Knokke-Heist, en passant par Damme. Comme ça. J'avais besoin de me vider la tête et j'ai pris comme alibi une interview d'échevin brugeois pour ensuite dériver dans la campagne environnante, vers la mer. Je ne sais pas très bien combien de kilomètres j'ai pu faire. Le compteur de pas de mon téléphone et la signalétique régionale ne sont pas parvenus à se mettre d'accord. C'était assez pour recouvrir mes pieds de cloches, en tous cas. J'ai longtemps longé un canal dont j'ignore toujours le nom. Tout ce que je sais de ce coin, c'est qu'au Moyen Âge, il était immergé et qu'il y a même eu une grande bataille navale plus ou moins là où se trouvent aujourd'hui les installations industrielles autour de Zeebruges. Mais j'ai oublié qui elle opposait. J'ai croisé sur ma route le plus petit magasin de bonbons du monde et des cigognes mais je n'y suis pas entré, je n'avais pas envie de sucreries et je ne suis pas non plus sûr que c'étaient vraiment des cigognes. Suite à une indication foireuse, je me suis aussi retrouvé coincé durant quelques kilomètres entre une route où roulaient à toute blinde des camions et des rails de train. Il s'est mis à pleuvoir, fort. Je me suis littéralement fait lessiver à basse température. Le soleil revenu, j'ai vite séché et j'ai atteint la plage. Les pieds nus dans l'eau froide, c'était bon. Ces mêmes pieds nus sur les coquillages cassés, ça l'était drôlement moins. Ça m'a fait claudiquer jusqu'à la gare de Knokke-Heist. Après l'effort, la tête pleine d'endorphines, j'étais heureux, même si ce n'était pas très intéressant comme trip. Dans le train retour, j'ai lu le chapitre de Blues pour trois tombes et un fantôme où Philippe Marcziewski parle des escaliers de Liège. J'ai un jour grimpé la Montagne de Bueren, 374 marches à 30 degrés. J'ai cru que j'allais mourir à la 102e et c'est tout ce que j'ai jamais retenu de l'expérience. Marcziewski, lui, il en tire 25 pages aussi poétiques et qu'amusantes. Quant à Iain Sinclair, il vous exploserait le cerveau avec un sujet pareil. "Mon petit Serge, m'a dit la bonne fée peu avant l'arrêt du train à Aalter, je t'ai doté d'une langue fielleuse bien pendue et d'une aptitude à aimer des choses intéressantes mais le talent de psychogéographe, désolée, c'était pas au menu le jour de ta naissance." Okay, Bonne Fée. La vie est décidément injuste. Mais heureusement qu'on y croise de bons livres.