Par Elif Shafak, traduit de l'anglais (Turquie) par Dominique Goy-Blanquet, Flammarion, 400 p.
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Depuis longtemps dans le collimateur du gouvernement turc, d'autant plus sévère avec les auteures, Elif Shafak est l'une des plus lues de son pays. Ce roman ne déroge pas à son engagement féministe. Retrouvée morte dans une benne à ordures, la prostituée Tequila Leila n'a plus que quelques instants de mémoire sensorielle pour se souvenir comment elle est passée d'une famille prospère d'Anatolie aux sombres ruelles d'Istanbul. Comment, dans son pays, le destin des femmes est parfois brisé d'avance. Après le nécessaire et remarqué La Femme brouillon, jubilatoire manuel d'éradication de la mère parfaite, Amandine Dhée sonde le terrain glissant qui, du couple à la famille, atténue le feu. Elle s'interroge sur les injonctions qui gouvernent les modèles familiaux et tente de retrouver la trace du désir en remontant à la petite fille, l'ado et la jeune adulte qu'elle a été. Comment être une femme militante mais laisser libre cours à ses envies? Toujours avec drôlerie et justesse, A mains nues met le doigt sur nos paradoxes et nos maladresses tendres ou grinçantes. Eugène gardait les vaches, mais en Californie. C'est à peu près tout ce que sait l'auteur avant de chercher à éclaircir le mystère qui entoure ce grand-père qui a ligoté le rêve américain puis est revenu dans les Hautes-Alpes en 1918, sans explication. D'hypothèses en vie des plaines, Cow-boy est un livre à trous, aux allures aussi indomptées que celles d'un Appaloosa. En s'approchant du mythe mais aussi de l'intime (comme dans La Première Année), en ponctuant sa quête de photos et ritournelles de hors-la-loi, Espitallier se la joue six-coups qui touche chacun. Dans le Yorkshire, John Smythe, un colosse qui gagne sa vie grâce à des combats de boxe, élève ses enfants adolescents en marge du monde. Tous deux ne suivent que l'éducation d'une voisine. Mais un jour, la visite de Mr Price, gros propriétaire terrien, vient bousculer violemment l'autonomie de la famille. Pour ce premier roman haletant, le finaliste du Man Booker Prize fait de la contrée anglaise chère au poète Ted Hughes le lieu d'une résistance âpre et montre qu'il est des êtres qu'on ne peut mettre sous son joug. Sous le coup d'une enquête de la commission boursière, Barry Cohen choisit de fuir New York à bord d'un bus Greyhound. Direction le Nouveau-Mexique où il espère retrouver un ancien amour. Le milliardaire laisse derrière lui sa femme, Seema, d'origine indienne, et leur fils autiste Shiva. Un road trip en forme d'électrochoc pour cet ultrariche, version yuppie du Sal Paradise de Sur la route de Kerouac, soudain confronté à l'Amérique des déclassés et des marginaux. Humour loufoque en bandoulière, l'inoubliable auteur de Super triste histoire d'amour (2012) dépeint avec drôlerie et profondeur l'envers de l'Amérique, théâtre d'une quête de rédemption à l'issue incertaine. C'est le chi (esprit protecteur, chez les Igbos) de Chinonso qui nous le raconte : cet éleveur de volailles a croisé une jeune femme prête à sauter d'un pont et l'a sauvée. Depuis, lui et Ndali sont tombés amoureux. Mais que faire lorsque les parents de votre aimée n'acceptent pas votre rang? Prêt à tout, Chinonso se laissera embarquer jusqu'à Chypre mais plus dure pourrait être sa chute... Avec luxuriance, facétie et sens du tragique, Obioma réitère les promesses de son premier roman, Les Pêcheurs. Le Roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur invitait le lecteur à se faire une toile. Dans une Suisse de carte postale, deux individus, deux mythes, Hergé et Léopold perdaient pied par rapport à leur histoire. Un jeu de double et de dupe où l'on jouait à être soi-même... Aujourd'hui, pour la première fois, Roegiers parle de lui-même, de sa famille, de son éducation. Il croque notamment le portrait de sa mère, Gorgone moderne, Médée vengeresse, agonisant sa progéniture. Qu'on ait ou pas Le Mal du pays, le souvenir n'est pas le pardon. On s'attend, pas moins, à "être déçu en bien". C'est en entendant Gabriel Matzneff recevoir le prix Renaudot en 2013 que Vanessa Springora décide de coucher sur le papier les stigmates de sa relation avec l'écrivain alors qu'elle n'avait que 14 ans. En cette rentrée, Le Consentement décroche le titre de livre du scandale, déclenchant dans le gotha littéraire germano-pratin une vague de stupéfaction et d'indignation. Ce bruit - hypocrite, car Matzneff a toujours assumé sa pédophilie - risque de reléguer au second plan une écriture qui dépeint avec précision les ressorts de la manipulation d'une enfant sous le regard bienveillant des milieux intellectuels, passant d'une emprise psychique à une emprise littéraire. Qui n'a pas été un jour témoin d'une altercation dans le métro, microcosme où se concentrent toutes les tensions sociales? Et qui ne s'est pas senti mal ensuite de ne pas avoir bougé? Alors qu'il vient de passer sa ceinture noire de karaté, Hugo Boris assiste à une agression. Il aurait dû intervenir, il se contente pourtant de tirer la sonnette d'alarme. La peur l'a tétanisé. Ce manque de courage va l'obséder pendant quinze ans au point de consigner sur le vif toutes les situations conflictuelles croisées dans les transports en commun franciliens. Autant d'occasions de s'interroger sur les ressorts de la peur et de l'action, entre aveux de faiblesse et admiration pour les héros ordinaires qui volent au secours, par une parole ou un geste, des victimes. Une mise à nu qui parle autant de nous que de l'auteur. Elle s'appelle Sarah et préfère les filles. Dans son microcosme à proximité de Lens, et dans sa famille, cet amour-là reste en travers de la gorge. Ses parents ont découvert le secret que, jusque-là, elle dissimulait en tombant sur un roman d'amour entre filles. Mais si la jeune incomprise était elle-même un personnage? De ceux qui permettent de se sentir épaulés dans ce tunnel de l'adolescence où tout est chamboulé? Suite à une rencontre impromptue, Fanny Chiarello imagine ce qui pourrait se dessiner en prenant en filature une lectrice en plein doute. On y vient au monde, on y passe, on y reste. L'hôpital est le lieu qui prend le pouls de nos vies, dont il tient les deux extrémités. C'est un endroit symbolique où l'on se regarde encore un peu. Au sud de la Loire, à trente kilomètres de la mer, Hélène, Ilan, Claire, Samir et quelques autres se croisent en ses couloirs. Avec son goût pour l'envers du décor, pour raconter la société, son inquiétude, Frédérique Clémençon (Les Petits) s'installe aux côtés de ceux qui travaillent et de ceux qui souffrent. Un choix des itinéraires croisés pour tisser du lien et dire avec une distance juste ce qui rassemble. Repérée par Richard Ford, Alyson Hagy semble nous dire qu'il est grand temps que les femmes aient droit à leur part d'héroïsme. Dans Les Soeurs de Blackwater, dystopie post-apocalyptique, des personnages revenus à l'âge des premières cultures sont comme dans une fable qui attend d'être racontée. Parmi eux, la narratrice anonyme joue un rôle particulier: elle fait partie des rares à être toujours alphabétisée. Cette compétence lui octroie la mission d'écrire de lourdes confessions pour que leur poids s'amenuise. Un accent anglais, une silhouette ivoirine, des cheveux de feu sur un fond d'arbre: à 14 ans, la veille de partir en vacances, Sam rencontre une jeune Galloise. C'est l'émerveillement, le serment, avant la séparation, déchirante, et le silence, mystérieux. "Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir." Figurant en exergue, la phrase de René Char éclaire tout le livre et ses étés cristallins. Chaussé de bottes de sept lieues, Jean-Marc Parisis (Les Aimants, Les Inoubliables) signe un conte moderne poétique et plein de délicatesse. Délicieux. Serait-il rancunier? Dans son nouveau roman, Frédéric Beigbeder règle ses comptes avec France Inter (rebaptisée France Publique) dont il a été débarqué après une chronique improvisée. Par la voix acide de son double Octave Parango, le flambeur de 99 francs, il revient sur ce suicide en direct. Ce pourrait être anecdotique si l'écrivain noceur n'inscrivait pas sa revanche dans une réflexion plus globale sur la tyrannie de l'humour dans les médias. Et de flinguer ses anciens petits camarades de la matinale, dont la paire belge Vanhoenacker-Vizorek, complices de réduire la démocratie à une vaste blague. Son sens pétillant de la formule, son impertinence lettrée et son dandysme anxieux assurent le spectacle. Dans Play Boy, Constance Debré signait un divorce consommé avec les convenances. L'ancienne avocate tombait la robe, enfilait un jeans et le dress code de la lesbienne butch. Si elle repasse par la case tribunal, c'est car son ex digère mal, demande la garde exclusive et la déchéance du droit parental. Et les intentions de se préciser: tout plaquer, comme les filles qui défilent. Un papa une maman, elle a donné. Une maman une maman, ça l'ennuie pareil. Après la question de l'identité, toujours accro à l'autofiction, Constance Debré interroge l'amour sous toutes ses formes: et si on s'en foutait? Dernier volume de la trilogie de l'entre-deux-guerres, entamée avec Au-revoir là-haut (Goncourt 2013), Miroir de nos peines prend pour décor la débâcle française de 1940. A l'incertitude succède l'humiliation et l'exode massif quand les Allemands passent à l'offensive et entrent dans l'Hexagone comme dans du beurre. Un fiasco militaire et moral vu à travers les yeux de personnages ordinaires (une institutrice, un gendarme, un imposteur...) liés par les fils du destin et pris en étau entre leurs aspirations intimes et cet exil forcé. Avec un sens redoutable de la narration soluble dans la gouaille populaire et le tragi-comique - des ingrédients qui rappellent l'univers de Tardi -, Lemaitre signe une fresque picaresque émouvante et puissante comme le souffle d'un obus. Pour son (déjà) sixième roman, Oscar Coop-Phane livre un récit fragmenté rassemblant les souvenirs de ses premiers pas dans l'existence et en littérature. Les petits boulots pour vivre et écrire, les premiers manuscrits, les refus, le succès composent le millefeuille d'une vie de débrouilles. Et il se débrouille rudement bien: découvert à 24 ans avec Zénith-Hôtel (Prix de Flore 2012), le jeune et prolifique écrivain n'a de cesse d'étonner. L'année dernière, Le Procès du cochon découpait avec une précision remarquable le théâtre de l'absurde et de la cruauté. Une des plumes les plus audacieuses de son temps. Visionnant un documentaire sur le régime de Vichy, Régis Jauffret découvre son père menotté entre deux membres de la Gestapo devant l'immeuble marseillais où il a grandi. Partant de cette anecdote, le romancier explore la filiation avec cet Alfred, disparu trente ans plus tôt. Partant de ses silences, il le réinvente avec l'envie de "l'apprivoiser, le poncer, passer l'estompe, l'astiquer comme une paire de vieux souliers jetés dans un grenier". Une manière pour l'auteur de Microfictions d'entreprendre "sans pudeur de se dire pour la première fois". Avec l'ironie féroce qu'on lui connaît. Aux Renarts, à Saint-Roch, à part un oiseau une fois, un gros genre pigeon, en bas, il ne (se) passe pas grand-chose. Pour Luky, c'est une année scolaire avec Abdoul et Diego, trois adolescents d'une petite ville de province, une fraternité choisie. Après Madame Diogène et Sangliers, Aurélien Delsaux tire un coup sec sur la langue de l'enfance, saisit l'oralité d'une culture qui fait la nique au hors-jeu, au pas de chance, "vous fait juste faire trois pas avec quelques phrases, et pouf! devant vous c'est un nouveau pays, et vous avez envie d'y demeurer un peu". Dans le sillage de Joseph Conrad et redonnant sa pleine charge au récit d'aventures, l'auteur s'engouffre dans la touffeur des expéditions fluviales au Congo avec Paul Claes, géomètre belge chargé de faire la scission du territoire et Xi Xiao, énigmatique tatoueur bourreau. Viscéralement décolonial, Ténèbre rend trouble la partition entre amour charnel et charnier et affirme une poésie fiévreuse et hallucinée que n'aurait pas reniée Baudelaire (en présence dans le roman). Un de ces textes qui ouvre en vous des abîmes, un des plus surprenants de cette rentrée. Dix ans avant Le Sport des rois qui lui a valu une reconnaissance internationale instantanée, l'écrivaine américaine publiait Tous les vivants, enfin traduit. Une histoire d'amour a priori banale entre un jeune redneck contraint de reprendre la ferme familiale à la mort accidentelle de sa mère et de son frère, et une orpheline qui voit son rêve de devenir pianiste s'enliser dans ce trou perdu du Kentucky. Comment cette dernière va tenter de s'accommoder de cette vie rustre et d'apprivoiser ce compagnon enfermé dans sa douleur, ce récit âpre et puissant comme un roman de Steinbeck, la sensibilité féminine en plus, le raconte sur un ton quasi mystique. Que la présence d'un pasteur au verbe haut qui ne laisse pas indifférent Aloma ne fait qu'accentuer. Un livre d'une beauté organique stupéfiante sur le renoncement et le sacrifice. Dans la France d'aujourd'hui, confrontée plus que jamais au rejet de l'altérité, Cloé Korman offre une réflexion salutaire sur les luttes contre le racisme et l'antisémitisme, ces deux fléaux liés. Elle retrace l'histoire d'une famille où l'effacement clandestin est allé jusqu'à ne plus afficher de religion, interroge la persistance d'un anti- sémitisme littéraire mais rappelle combien ses élèves, originaires d'Afrique du Nord, subsaharienne ou des Antilles sont plus soumis au délit de faciès policier et au racisme ordinaire qu'elle-même. Dans la série télé Real Humans, le futur était peuplé d'humanoïdes créés pour égayer la solitude des humains, jusqu'à ce que ces robots dociles se rebiffent et revendiquent leur liberté. L'écrivain Ian McEwan reprend un peu cette idée mais en la situant dans l'Angleterre des années 1980. Sur fond d'uchronie (les Beatles sont toujours ensemble, Alan Turing vit toujours...), le récit ausculte les effets de l'arrivée d'un androïde dans un couple. De l'idylle des débuts, on glisse vers le cauchemar quand la machine, programmée pour la perfection, se heurte aux mensonges de ses hôtes. Poursuivant son analyse des déviances, l'auteur d'Expiation tâte le pouls d'une société qui s'aveugle sur ses bonnes intentions technologiques. Au risque d'en payer le prix fort. On a trouvé quelqu'un, quel genre de quelqu'un? Un Gérard Fulmard, pardi! Un ancien steward se retrouve enrôlé comme homme de main dans un parti politique où s'aiguisent complots et passions. N'étant spécialisé en rien hormis le service des plateaux-repas en altitude, notre anti- héros placide va découvrir l'échange de coups bas. En grande forme, avec ce sens si particulier du roman noir burlesque, Echenoz ravive le plaisir premier, jubilatoire, de la lecture. Hauteur de vue, génie comique, cascade de parenthèses tonitruantes: on tient déjà l'un des livres les plus drôles et élégants de l'année. Fitz est étudiant à Harvard lorsque son directeur de thèse, Tim Leary, commence ses expérimentations avec le LSD. Intégrant un petit groupe persuadé d'avoir trouvé le chemin vers une vie meilleure, il participe aux séances visant à l'élargissement des consciences. Très vite, lui et son épouse sont happés par l'expérience psychédélique. Vivant l'écriture comme une drogue, le bouillonnant graphomane américain T.C. Boyle (América, Le Cercle des initiés) plonge dans l'Amérique des années 1960, où une génération éprise de liberté avait imaginé que les psychotropes permettraient à l'humanité de vivre une autre vie.