Plus de 300 planches pour la plupart incontournables, et une vingtaine d'auteurs, tous devenus monstres sacrés pour avoir définitivement bouleversé les contenus et le regard sur la bande dessinée moderne: difficile de pitcher autrement l'exposition, à la fois temporaire, événement et audacieuse, que vient d'inaugurer le musée de La Boverie, dans le parc liégeois du même nom. Et en effet, pendant près de 20 ans, tous les grands sont passés dans les pages des revues (À suivre) ou Métal Hurlant -et nombre d'entre eux étaient présents à l'inauguration de "leur" expo: François Schuiten, José Munoz, Jacques de Loustal, Jean-Claude Denis, Serge Clerc, Johan De Moor, Etienne Robial, Jean-Pierre Dionnet... Une véritable dream team de la BD dite adulte, elle-même toute contente de redécouvrir les (splendides) originaux de leurs pairs, de Moebius à Druillet, en passant par Comès, Tardi, Bilal, Druillet, Chaland... Des auteurs parfois plus célèbres que leur production, signe qu'ils ont tous fait partie d'une révolution qui, dès la fin des années 70, a de fait profondément changé le(s) visage(s) de la bande dessinée: elle a transformé ses artisans en artistes, capables de renouveler les codes graphiques, de s'adresser à tous les publics, d'évoluer dans tous les genres avec des scénarios plus subversifs et surtout plus en phase avec l'actualité sociale, culturelle ou politique du moment. Une révolution incarnée longtemps dans deux revues et, pour l'essentiel, dans la collection privée de Michel-Édouard Leclerc, magnat français de la distribution et de l'agro-alimentaire, et grand fan de BD.
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Plus de 300 planches pour la plupart incontournables, et une vingtaine d'auteurs, tous devenus monstres sacrés pour avoir définitivement bouleversé les contenus et le regard sur la bande dessinée moderne: difficile de pitcher autrement l'exposition, à la fois temporaire, événement et audacieuse, que vient d'inaugurer le musée de La Boverie, dans le parc liégeois du même nom. Et en effet, pendant près de 20 ans, tous les grands sont passés dans les pages des revues (À suivre) ou Métal Hurlant -et nombre d'entre eux étaient présents à l'inauguration de "leur" expo: François Schuiten, José Munoz, Jacques de Loustal, Jean-Claude Denis, Serge Clerc, Johan De Moor, Etienne Robial, Jean-Pierre Dionnet... Une véritable dream team de la BD dite adulte, elle-même toute contente de redécouvrir les (splendides) originaux de leurs pairs, de Moebius à Druillet, en passant par Comès, Tardi, Bilal, Druillet, Chaland... Des auteurs parfois plus célèbres que leur production, signe qu'ils ont tous fait partie d'une révolution qui, dès la fin des années 70, a de fait profondément changé le(s) visage(s) de la bande dessinée: elle a transformé ses artisans en artistes, capables de renouveler les codes graphiques, de s'adresser à tous les publics, d'évoluer dans tous les genres avec des scénarios plus subversifs et surtout plus en phase avec l'actualité sociale, culturelle ou politique du moment. Une révolution incarnée longtemps dans deux revues et, pour l'essentiel, dans la collection privée de Michel-Édouard Leclerc, magnat français de la distribution et de l'agro-alimentaire, et grand fan de BD. En 2011, le grand patron des supermarchés créait "le fonds Hélène et Édouard Leclerc pour la culture", soit un énorme espace d'exposition installé à Landerneau, dans le Finistère, avec pour ambition de "contribuer à une meilleure valorisation et une plus grande diffusion de la création contemporaine", et accessoirement d'offrir un écrin de choix à sa collection privée, entre autres extrêmement riche en planches originales de BD, glanées depuis des décennies auprès des artistes qu'il croise au festival d'Angoulême (et dont il fut longtemps l'un des principaux bailleurs de fonds). L'expo Révolution bande dessinée fut donc d'abord présentée à Landerneau, en 2013. Mais elle s'enrichit, pour sa première exhibition en dehors de ses murs, de plusieurs planches appartenant cette fois à la ville de Liège, elle-même propriétaire d'un important fonds d'originaux, d'où ont été exhumées, pour l'occasion, des planches très complémentaires des quelques régionaux de l'étape que sont Comès, Servais, Warnauts ou Raives. "En Belgique, les artistes de bande dessinée sont quasiment des héros, a ainsi expliqué Michel-Edouard Leclerc en ouverture de l'exposition. Mais en France, ils étaient les héros d'un secteur qui n'avait pas encore ses lettres de noblesse. Or la bande dessinée est, définitivement, un art qui tire tous les autres, cinéma y compris. Et tous les auteurs ici présents ont fait évoluer leur art et l'ont porté vers de nouvelles formes de plasticité, avec une noblesse équivalente aux autres arts majeurs. C'est pourquoi, que ce soit dans ma fondation ou ici, à La Boverie, cette exposition s'intègre parfaitement dans une programmation dédiée à l'art moderne contemporain."Une exposition dont l'ampleur et la scénographie, très sobre, n'ont en effet rien à envier aux autres: le visiteur peut, au choix, passer d'un auteur à l'autre en fonction de ses intérêts, ou au contraire suivre des chemins mettant en parallèle les univers de (À Suivre) et de Métal Hurlant. Des univers à la fois extrêmement différents dans l'esthétique et les intentions, mais reliés aussi par de nombreux points communs, comme on a tenté de le comprendre auprès des principaux intéressés. Et qui ont fait de ces deux titres de presse le sommet de l'iceberg de la BD dite adulte. "On croyait!", résume ainsi, à sa manière si poétique et sud-américaine, l'Argentin José Munoz, dont le Bar à Joe réalisé avec son complice de toujours Carlos Sampayo fit les beaux jours, tout en noir, de (À Suivre)."Nous étions tous des auteurs très différents, mais nous étions tous portés par une même espérance: cette possibilité de donner écho aux réalités du moment, de mettre nos obsessions égocentriques au service de nos histoires et, oui, de donner notre vision subjective de la réalité. Une réalité qui se basait sur des idées solides, qu'elles soient politiques ou sociétales. Et notre manque d'assurance nous poussait tous à nous dire que nous avions raison, à nous affirmer. Or le présent, désormais, est liquide, les idées solides se sont liquéfiées. À l'époque, nous avions tous l'impression que mettre le doigt sur un problème, ça suffisait pour le solutionner. Tous les possibles étaient possibles.""Nous avions encore cette crédulité de penser qu'on pouvait changer le monde!", confirme pour sa part Tanino Liberatore, auteur de nombreux récits complets dans Métal Hurlant, dans la même veine que RanXerox, l'ultra-violent, ultra-réaliste et hyper-sexué anti-héros qu'il inventa cette fois dans les pages de L'Écho des Savanes. "On s'imposait d'être nous-mêmes, on ne voulait pas être autre chose que nous, et ce fut ça le grand changement. Il y avait un énorme sentiment de liberté, on pouvait tout se permettre, et on s'est tout permis! Ce qui explique peut-être pourquoi la société et la BD sont beaucoup plus bigotes aujourd'hui: on a fait tellement d'excès qu'on a tendu le bâton pour se faire battre aux crétins qui commandent aujourd'hui. Quant à nos influences respectives, elles étaient dans l'esprit, pas dans le formel."Une sentence cette fois confirmée par Jean-Claude Denis, dont le très ligne claire Luc Leroi, édité dans (À suivre), n'avait effectivement rien à voir graphiquement avec le bouillonnement esthétique de Métal Hurlant. Et pourtant: "Il s'agissait surtout de décrire ce qui se passait, ici et maintenant, quelle que soit la forme choisie. Et les choses n'étaient pas aussi scindées qu'il n'y paraît: Chaland a publié Bob Fish, Le Jeune Albert et beaucoup d'illustrations dans Métal alors qu'il avait complètement l'ADN de (À suivre); et moi-même, j'ai longtemps été inspiré par des univers fantasmatiques et beaucoup de SF, sans qu'on le devine directement dans mes dessins. Je pense que nos récits à tous sont marqués par l'époque: les jeunes lecteurs étaient devenus grands, la drogue est apparue, les tabous se brisaient. Nous étions prétentieux et modestes à la fois: nous savions que la seule manière d'être original, c'était d'être nous-mêmes. Avec, pour chacun, des références parfois très différentes."Si les centaines de planches présentées à La Boverie confirment ce bouillonnement caractéristique de la BD de la fin des années 70 et l'avènement d'artistes de BD devenus de véritables créateurs d'univers, on regrettera peut-être, unique bémol de cette exposition à voir, puis à revoir tant elle est foisonnante, l'impasse volontairement faite sur les origines et les autres prémisses de la BD adulte, qui n'a en réalité été inventée ni par Métal Hurlant, ni par (À Suivre). Si l'exposition de la Boverie revient (très) brièvement sur les fondements de la BD franco-belge, avec les planches issues de la collection de la ville de Liège (Spirou, Les Schtroumpfs, Gil Jourdan, etc.), elle ignore en même temps, et totalement, toutes les autres racines "adultes" qui ont permis à ces auteurs de passer à autre chose: quid de l'underground américain, des fumetti italiens, ou des revues comme Actuel, Charlie ou L'Écho des Savanes, qui les premiers, parfois avec fracas, ont fait bouger le curseur BD et ouvert le champ des possibles? Ils manquent un peu à cette exposition qui se veut le miroir de la Révolution bande dessinée. Mais qui donnera de toute façon envie aux amateurs de feuilleter leurs Métal ou de chiner de vieux (À suivre). Des amateurs qui devraient être nombreux à se ruer à La Boverie, qui prend tout de même de gros risques pour sa fréquentation avec pareille expo pointue. Des risques heureusement calculés: si près de 150.000 personnes ont visité 21 rue de la Boétie, la précédente et superbe exposition consacrée à la peinture, La Boverie n'en attend "que" 40.000 pour Révolution bande dessinée.