Dessiner et voyager, tous les auteurs aiment ça. Et encore plus quand ils peuvent ensuite éditer le fruit de leur exploration. Depuis que la BD est devenue adulte et se permet tous les sujets, y compris, et surtout, autobiographiques, les carnets de voyage sont devenus un véritable genre en soi, jusqu'ici très codé: on connaissait déjà les carnets de voyage ou sketchbooks, reprenant, sans véritable narration, les plus beaux dessins des plus beaux endroits visités -pour ne citer que les plus fameux, Loustal a ainsi commis cinq Carnets de voyage, Blain a réalisé ses Carnets polaires, Blutch s'est fendu d'une Lettre américaine, souvenir d'un voyage aux USA; même la très exigeante Association s'est livrée un temps à l'exercice, avec des ouvrages collectifs tels que L'Association en Inde, au Mexique ou en Egypte. Même le festival d'Angoulême a adoubé le genre, en présentant dernièrement une grande exposition Carnets de voyage, reprenant par exemple des oeuvres de de Crécy au Brésil, Moebius à Louxor ou Mattotti à Angkor.
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Dessiner et voyager, tous les auteurs aiment ça. Et encore plus quand ils peuvent ensuite éditer le fruit de leur exploration. Depuis que la BD est devenue adulte et se permet tous les sujets, y compris, et surtout, autobiographiques, les carnets de voyage sont devenus un véritable genre en soi, jusqu'ici très codé: on connaissait déjà les carnets de voyage ou sketchbooks, reprenant, sans véritable narration, les plus beaux dessins des plus beaux endroits visités -pour ne citer que les plus fameux, Loustal a ainsi commis cinq Carnets de voyage, Blain a réalisé ses Carnets polaires, Blutch s'est fendu d'une Lettre américaine, souvenir d'un voyage aux USA; même la très exigeante Association s'est livrée un temps à l'exercice, avec des ouvrages collectifs tels que L'Association en Inde, au Mexique ou en Egypte. Même le festival d'Angoulême a adoubé le genre, en présentant dernièrement une grande exposition Carnets de voyage, reprenant par exemple des oeuvres de de Crécy au Brésil, Moebius à Louxor ou Mattotti à Angkor. Le genre, jusque-là très pictural, a réellement pris une nouvelle dimension au tournant de ce siècle, avec l'avènement des supports numériques et des blogs, et de quelques auteurs majeurs comme le Québécois Guy Delisle, qui a fait de ses explorations en terres peu connues le fondement de son oeuvre: Chroniques de Jérusalem, Chroniques birmanes, Pyongyang ou Shenzhen, autant de (gros) livres où le voyage n'est plus prétexte au "beau dessin" mais bien à la narration et au récit, l'auteur se mettant en scène dans l'exploration de ces lieux qu'il découvre tel un Candide, emmenant littéralement le lecteur dans ses bagages, et ses explications. Le succès des albums de Guy Delisle, ainsi que le développement sans précédent d'une certaine BD du réel faite à nouveau d'autobiographies et de BD reportages, a achevé de décomplexer nombre de ses collègues, qui se ruent désormais sur le genre, quand ce n'est pas la société civile qui fait appel aux dessinateurs pour faire connaître à un potentiel grand public des lieux peu explorés; des auteurs comme Emmanuel Lepage ou Sylvain Savoia se sont à chaque fois appuyés sur des invitations pour explorer le monde, et en tirer de grands livres. Des livres qui naviguent néanmoins souvent, comme Fabcaro a pu le dénoncer en rigolant dans Carnet du Pérou, entre bons sentiments, naïveté et premier degré parfois plombant. Mais ça, c'était avant Fabcaro, et avant que le Nantais Hervé Tanquerelle n'embarque pour une expédition de trois semaines dans les fjords du Groenland: l'auteur en a tiré, cinq ans après son voyage, un excellent Groenland Vertigo, carnet de voyage inclassable et unique, puisqu'il s'agit ici de la première "fiction autobiographique" liée au genre. "C'était en août 2011, j'ai été invité à participer à une expédition qui réunissait des artistes et des scientifiques, eux-mêmes invités à rendre compte des réalités du Groenland actuel", nous a expliqué l'auteur des Voleurs de Carthage et ancien rédacteur en chef de feue la revue numériqueProfesseur Cyclope. "J'étais entre autres accompagné de l'écrivain Jorn Riel dont nous avons adapté, Gwen de Bonneval et moi, une partie de ses fameux Racontars Arctiques. Mais lorsque je suis revenu de ce voyage, j'étais à la fois heureux et frustré. Heureux d'avoir eu le privilège d'aller dans des contrées fabuleuses et difficiles d'accès, mais frustré parce que la barrière de la langue m'a empêché d'avoir des conversations poussées avec les participants. J'ai très vite compris qu'il me serait difficile de trouver suffisamment de matière pour faire de cette expérience un récit autobiographique pertinent. Et j'ai fini par ranger tout ça dans la boîte des souvenirs impérissables." Il faudra attendre trois ans et la bonne idée de ses amis nantais Gwen ou Brüno pour trouver le déclic, et le pitch de son excellent Groenland Vertigo: tirer de cette expérience, de ces personnalités croisées et de ces paysages rarement vus et dessinés une pure fiction, sur laquelle Hervé Tanquerelle a ajouté d'autres couches de récits; on peut ainsi lire Groenland Vertigo comme une référence directe aux Racontars déjà cités -"Un Racontar, comme le définit Jorn Riel, c'est une histoire vraie qui pourrait passer pour un mensonge à moins que ce ne soit l'inverse"- mais aussi comme un hommage plus qu'appuyé à Hergé et aux voyages de Tintin, s'exprimant de la typographie choisie à moult détails graphiques, stylistiques et scénaristiques. L'auteur, enfin, détourne dans son one-shot groenlandais le principe même de l'autobiographie, en s'inventant un avatar, Georges, qui lui ressemble tant dans le trait que dans l'esprit, et qui lui donne, désormais, d'autres envies de carnets de voyage, à sa sauce si particulière. "Je ne suis pas toujours friand des autobiographies, sauf si c'est fait à la manière d'un Lewis Trondheim", explique encore Hervé Tanquerelle: "En étant son premier critique et en essayant d'être drôle." Ce Georges Benoît-Jean, dessinateur maladroit, angoissé et invité à participer à une expédition danoise au Nord-Est du Groenland, expédition qui s'avérera rocambolesque et tintinesque à souhait, pourrait donc revenir dans de futurs albums, liés -ou pas!- à de futurs voyages. "J'aimerais beaucoup le faire revenir, Casterman aussi je crois. Mais en s'affranchissant alors de tout réalisme voire même de toute chronologie: pourquoi ne pas partir avec lui dans les années 60, ou même au Moyen Âge?" Georges Benoît-Jean a en tout cas d'ores et déjà réussi à repousser les frontières des carnets de voyage en BD. Un petit pas pour l'homme mais, qui sait, un bond de géant pour la BD.