"Le dixième Chat du rabbin qui sort maintenant est une tentative, peut-être la première fois depuis Les Olives noires, de parler du Proche-Orient. Je l'ai fait selon moi de la seule manière possible de là où je me trouve, c'est-à-dire sous l'angle du récit individuel. Je suis une famille juive d'une dizaine de personnages qui racontent entre 1870 et 1970 leurs tentatives avortées d'aller vivre en Israël. Le but du Chat du rabbin, dès le début, a été de ré-enchanter l'imaginaire maghrébin et de le ré-enchanter dans ce qu'il a de plus impur: ce sont des Juifs qui ont l'air arabe dans un pays sous domination française, qui ne comprennent rien ni de leur identité ni de leur destin politique -ça tombe bien parce que la France ne sait pas quoi faire d'eux non plus-, et qui, cent ans après, se retrouvent avec les mêmes problèmes en France. Ce pessimisme-là me plaît beaucoup parce que la certitude que rien ne va marcher, préférer l'histoire racontée par ma grand-mère à celle racontée par les c...

"Le dixième Chat du rabbin qui sort maintenant est une tentative, peut-être la première fois depuis Les Olives noires, de parler du Proche-Orient. Je l'ai fait selon moi de la seule manière possible de là où je me trouve, c'est-à-dire sous l'angle du récit individuel. Je suis une famille juive d'une dizaine de personnages qui racontent entre 1870 et 1970 leurs tentatives avortées d'aller vivre en Israël. Le but du Chat du rabbin, dès le début, a été de ré-enchanter l'imaginaire maghrébin et de le ré-enchanter dans ce qu'il a de plus impur: ce sont des Juifs qui ont l'air arabe dans un pays sous domination française, qui ne comprennent rien ni de leur identité ni de leur destin politique -ça tombe bien parce que la France ne sait pas quoi faire d'eux non plus-, et qui, cent ans après, se retrouvent avec les mêmes problèmes en France. Ce pessimisme-là me plaît beaucoup parce que la certitude que rien ne va marcher, préférer l'histoire racontée par ma grand-mère à celle racontée par les chaînes de télé, c'est la certitude de ne pas faire grand mal." "Il y a aujourd'hui une telle porosité entre les médias, et c'est peut-être le bon côté d'Internet, que les gamins, même quand ils ne connaissent rien à rien, ils sortent d'un film où ils ont vu marqué "Nosferatu" et ils vont aller taper Nosferatu sur Google. Ça me rappelle une interview de Hugo Pratt où on lui disait: "C'est formidable, vous aidez vos lecteurs à lire, vous avez parlé du Utopia de Thomas Moore, c'est bien que vous fassiez lire ça aux jeunes générations." Et Pratt répondait: "Ah ben, je sais pas, je ne l'ai jamais lu mais j'ai mis ce titre qui me paraissait bien" (sourire)." "La maladie que vous avez en Belgique par rapport aux bandes dessinées, c'est que les bandes dessinées sont beaucoup plus importantes chez vous que chez nous, mais manque de bol, chez vous la BD relève du folklore. Donc si on touche aux bandes dessinées en Belgique, c'est comme si on touchait -j'allais dire au PS en France mais il est mort- à la muséographie française. Il y a tout de suite un réflexe qui vous oblige soit à l'extrême classicisme, soit au punk parce qu'il y a encore une crise à faire." "En Belgique, il y a la délectation du pas de côté tragicomique. C'est-à-dire que quel que soit le domaine où vous vous exprimez, la tristesse et l'étrangeté affleurent très vite. La dérision, l'autodérision, la noirceur, le jeu... Moi j'ai appris l'imaginaire chez Jean Ray et des gens comme ça, dont on va dire qu'ils font peur mais ils font surtout marrer toutes les trois pages. Je ne sais même pas s'ils le font exprès." "Ce qui tue la France depuis le XVIIIe siècle, ce n'est pas le rationalisme, ce n'est pas vrai, c'est la peur du ridicule. Je suis épargné de ce mal parce que j'ai la chance d'arriver avec mon impureté des bandes dessinées. Je m'adresse à des publics qui sont complètement mutants. L'avantage de la BD comme des films d'horreur, des jeux de rôle ou de toutes ces niches alternatives, c'est qu'ils protègent du snobisme du romancier français persuadé de sa supériorité. J'adore mon pays, c'est pas ça, mais je ne sais pas pourquoi on s'interdit tant de choses." "Oui, je produis beaucoup, et pour certains c'est louche. Parce que les gens pensent qu'il y a un truc ou ils pensent que je bâcle. La triste réalité, et c'est dommage que je ne puisse pas accueillir tous les gens chez moi, c'est que mon réveil sonne le matin à 6h30, qu'à 7h15 je suis derrière ma feuille et que je pose mon crayon à 19 h. Et que malheureusement je ne dessine pas plus vite que les autres. Mais c'est une passion inextinguible, je n'en aurai jamais marre. Ni de dessiner, ni de voir travailler des dessinateurs. Car ce que j'aime encore plus que dessiner, c'est de voir à l'oeuvre Christophe Blain, avec qui j'ai fait récemment un Blueberry. Ou Emmanuel Guibert, avec qui j'ai fait Les Olives noires." "Pendant la crise des Gilets jaunes, on s'est plaint à raison des débordements policiers. Mais avec une certaine candeur, j'ai entendu mes contemporains dire qu'il y avait en France la tentation d'un État fasciste, d'un État totalitaire. Moi j'ai vu l'exact inverse. J'ai vu une impuissance totale de l'exécutif à prendre à bras-le-corps la paix civile et à répondre à des aspirations légitimes d'une population qui se sent abandonnée par le "progrès". Et dans ces circonstances resurgit le vieux réflexe qui consiste à trouver quelqu'un à qui s'en prendre. Vous vous souvenez cette jouissance au début du confinement? Les gens sont tombés à bras raccourcis sur la pauvre Leïla Slimani parce qu'elle était dans une belle maison. Je ne vais pas discuter de savoir si ça avait un sens ou non de raconter son confinement, j'imagine qu'il était moins traumatisant que celui d'autres contemporains. Mais on sentait dans le flot de réactions une jouissance de la curée."