Peu d'éditeurs spécialisés (une petite dizaine à peine pour une quarantaine de pays), pas de distribution autre que chaotique, très peu de librairies en dehors des grandes villes, et surtout un lectorat au pouvoir d'achat sans commune mesure avec les canons de l'édition européenne... Depuis des décennies, la bande dessinée africaine francophone doit lutter contre elle-même pour se faire entendre et éditer. Une quadrature du cercle et un angle mort de la BD mondiale qui a longtemps été la règle, malgré quelques exceptions passant souvent par l'exil.
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Peu d'éditeurs spécialisés (une petite dizaine à peine pour une quarantaine de pays), pas de distribution autre que chaotique, très peu de librairies en dehors des grandes villes, et surtout un lectorat au pouvoir d'achat sans commune mesure avec les canons de l'édition européenne... Depuis des décennies, la bande dessinée africaine francophone doit lutter contre elle-même pour se faire entendre et éditer. Une quadrature du cercle et un angle mort de la BD mondiale qui a longtemps été la règle, malgré quelques exceptions passant souvent par l'exil. Les vieux lecteurs de Spirou se souviennent peut-être y avoir lu, au début des années 1980, quelques planches de Mata Mata et Pili Pili du Congolais Sisé Mongo (disparu en 2008). Son compatriote Barly Baruti a édité plus de vingt très beaux albums chez Glénat (dont le dernier, Le Singe jaune, est paru en 2018) et fait office de parrain de toute la scène congolaise. Quant à l'Ivoirienne Marguerite Abouet, elle rencontre depuis quinze ans un succès phénoménal, aussi bien en Europe qu'en Afrique, avec sa série Aya de Yopougon dessinée par Clément Oubrerie (et plus récemment Akissi, avec Mathieu Spain, toujours chez Gallimard). Mais pour le reste, comme pour bien d'autres choses que la pratique de la BD, la débrouille est la règle... Une débrouille qui a pourtant pris un nouveau tournant, peut-être décisif, avec l'essor du numérique: s'il est rare d'avoir accès à un cours de dessin, à une librairie ou à un éditeur, tout le monde ici possède son smartphone, sur lequel fleurissent désormais les auteurs et séries d'origine subsaharienne. Au point de structurer une nouvelle offre éditoriale, aux antipodes de la BD européenne: en Afrique, c'est désormais la bande dessinée alternative et l'édition indépendante, essentiellement numériques, qui mènent la danse! Deux expositions, l'une (logiquement) virtuelle, l'autre qui doit s'ouvrir dans quelques jours à Angoulême (lire l'encadré), mettent ainsi en lumière cette nouvelle ère de la BD africaine, désormais pleine de promesses. En ligne d'abord, et parce que l'initiative est à la mesure de ce que l'on peut désormais consommer sur Instagram, Facebook ou YouTube, le site Afropolitan Comics propose un panorama passionnant de la création africaine, en mettant en exergue le travail de seize artistes venus de tout le continent (1). Un dialogue entre artistes sud- africains (plus structurés, sous haute influence anglo-saxonne et qui avaient déjà fait l'objet d'une exposition à Johannesburg, Art of Comics) et de jeunes artistes camerounais, nigérians, ivoiriens, sénégalais ou zimbabwéens, tous autodidactes et qui s'expriment dans des esthétiques très différentes, nourries autant à la BD franco-belge classique qu'aux mangas ou aux comics (moins chers et donc plus accessibles), mais qui, tous, usent de l'outil numérique, dans leur création et diffusion, autour de thèmes souvent sociétaux: le récit du mouvement "une révolution sans armes" dessiné par le Congolais Kam, les récits autobiographiques, marqués par les conflits familiaux et le VIH, du Sud-Africain Mogorosi Motshumi ou les récits SF "afrofuturistes" du Camerounais Mulatako ou de la Sénégalaise Djeliya. Quelques exemples parmi d'autres à picorer sur cet Afropolitan d'une nouvelle bande dessinée très contemporaine, et très éloignée aussi bien des clichés d'une BD africaine naïve ou caricaturale que du regard très ethnocentré de la BD européenne.