Gustave Flaubert n'ayant bien entendu jamais vécu les tourments intérieurs d'une bourgeoise de province, Madame Bovary est-il un roman si génial que ça, ou alors est-ce juste un fantasme masculin à peine plus sophistiqué que Brigitte Lahaie s'envoyant le jardinier au dos velu pour la caméra de Francis Leroi? Et vu que Shakespeare était blanc, est-ce que son personnage noir d'Othello ne relève quand même pas un peu de la caricature, certes un cran artistique au-dessus des Africains de Michel Leeb? Ces questions profondément idiotes ont dernièrement été réellement posées, notamment dans la New York Review of Books. L'écrivaine Francine Prose entendait ainsi attaquer par l'absurde un "nouveau" métier de l'édition qu'elle juge dangereux, celui de "sensitivity reader".
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Gustave Flaubert n'ayant bien entendu jamais vécu les tourments intérieurs d'une bourgeoise de province, Madame Bovary est-il un roman si génial que ça, ou alors est-ce juste un fantasme masculin à peine plus sophistiqué que Brigitte Lahaie s'envoyant le jardinier au dos velu pour la caméra de Francis Leroi? Et vu que Shakespeare était blanc, est-ce que son personnage noir d'Othello ne relève quand même pas un peu de la caricature, certes un cran artistique au-dessus des Africains de Michel Leeb? Ces questions profondément idiotes ont dernièrement été réellement posées, notamment dans la New York Review of Books. L'écrivaine Francine Prose entendait ainsi attaquer par l'absurde un "nouveau" métier de l'édition qu'elle juge dangereux, celui de "sensitivity reader".Dans le jargon de l'édition, un "reader", un "lecteur" traditionnel, c'est celui qui lit les manuscrits envoyés aux maisons d'édition et repère du tas ceux qui valent le coup d'être publiés. Un "lecteur de sensibilité(s)", lui, s'occupe plutôt des manuscrits qui pourraient plus tard être jugés offensants. Il a une sensibilité particulière (noire, asiatique, musulmane, gay, gros...) et c'est à l'aune de celle-ci qu'il (ou elle, bien entendu) propose des modifications dans le texte. Ce qui a forcément déjà fait hurler certains à la censure politiquement correcte, comme l'auteur Lionel Shriver, qui se demandait dans The Guardian s'il allait encore être acceptable longtemps que ses personnages puissent être bigots et voter pour le Brexit.Selon certains de ces lecteurs de sensibilité(s) eux aussi interrogés par The Guardian, hurler à la censure, c'est pourtant leur accorder un pouvoir bien plus grand qu'il ne l'est en réalité. C'est qu'à l'instar des lecteurs plus traditionnels, ils ne sont là que pour repérer les carabistouilles et proposer des améliorations, pas pour décider qui vit et meurt dans le milieu de l'édition. Leur but, c'est d'améliorer les livres, pas de faire taire les auteurs de droite et tous ceux qui ne partageraient pas les idées "progressistes", néo-marxistes et post-modernes. En exemple, The Guardian cite le cas de The Continent de Keira Drake, un roman pour adolescents qui, dans sa première version, était truffé de stéréotypes sur les tribus natives américaines. Deux "sensitivity readers" d'origine amérindienne ont relu le texte, ont listé tous les éléments problématiques, proposé des solutions, Keira Drake s'est remise au travail en tenant compte des remarques et au final, a été publié un bouquin réputé bien meilleur que sa première version. Bref, il n'y aurait dans le procédé rien de bien dangereux pour la liberté d'expression, le "sensitivity reader" étant moins appelé à censurer les choses au nom du politiquement correct qu'à faire du travail d'édition somme toute classique. Si vous voulez écrire un bon polar, mieux vaut d'abord discuter avec quelques flics et un moment fréquenter la petite truanderie. Si vous êtes blanc et habitez le côté chic de la ville, votre livre sur les Noirs musulmans défavorisés sera certainement meilleur si vous le faites relire avant publication par un Noir musulman au boulot ingrat. Logique.Logique, encore que. Si des auteurs se fâchent à l'idée que leurs livres puissent être relus par des "sensitivity readers", c'est surtout parce qu'il existerait selon eux une pression pour que les écrivains blancs "diversifient" leurs personnages. Dans les romans pour adolescents, il faudrait ainsi désormais absolument des Noirs, des gros, des musulmans, des Asiatiques et des gays. Et pas seulement parce que ça donne une image plus réelle du monde ou obéit à un agenda sociopolitique progressiste. C'est surtout un moyen de toucher davantage de coeurs de cibles différents. Or, si cette pression n'existait pas, le métier de "sensitivity reader" n'aurait en fait aucune raison d'être. Considérer son existence comme tordue et problématique ne relève donc pas forcément que d'une sensibilité réactionnaire. Et il est à noter que certains auteurs apprécient au contraire beaucoup le travail de ces lecteurs de sensibilité(s), qui apporteraient (sur un plateau) davantage d'authenticité à leurs livres.Étant moi-même de temps à autre correcteur et éditeur de textes écrits par d'autres (éditeur au sens de charcutier, c'est-à-dire le type qui modifie le texte, pas celui qui le paye), j'ajouterais d'expérience que proposer des modifications dans un texte revient la plupart du temps à s'engager dans une grosse bataille d'égo avec l'auteur, d'ailleurs quasi systématiquement quand celui-ci tisse des colliers de conneries, le sait et défend sa fainéantise en s'engluant dans la mauvaise foi crasse. Il ne m'étonne dès lors pas que l'apparition de "sensitivity readers" dans le processus d'édition puisse être perçue par beaucoup comme le simple ajout d'un énième emmerdeur à une liste déjà longue de scrognogneux (lecteurs, correcteurs, fact-checkers, responsables de l'édition finale, etc.). Dans ce même article du Guardian, Debbie Reese, une ex- sensitivity reader spécialiste de la représentation des Amérindiens dans les livres pour enfants explique ainsi qu'elle en a vite eu marre des disputes avec des auteurs complètement fermés aux remarques, surtout lorsque celles-ci étaient pertinentes. Draper sa roublardise dans la liberté d'expression et la licence littéraire, ce vieux réflexe...Les sensitivity readers reconnaissent toutefois que leur existence pose un problème de taille: ils sont engagés pour améliorer de mauvais bouquins au gros potentiel commercial et rendre plus crédibles des personnages d'Amérindiens ou de musulmans... écrits par des blancs, alors que les bouquins de véritables Amérindiens et d'authentiques musulmans restent la plupart du temps ignorés de l'industrie éditoriale de premier plan. L'édition a aussi tendance à se servir des sensitivity readers comme d'une excuse facile. L'an dernier, American Heart, un roman de science-fiction de Laura Moriarty où le pouvoir politique américain interne les religieux arabes dans des camps de concentration a ainsi été complètement démoli sur les réseaux sociaux pour son racisme latent. Réponse de l'éditeur: il a pourtant été relu par deux "sensitivity readers" musulmans. Bref, on semble en fait surtout tenir là un boulot ingrat de plus sur une chaîne industrielle par essence fantasque, irrationnelle et esclavagiste sur les bords. En fait, de la véritable chair à canon pour la guerre culturelle en cours. Comme dirait l'autre: SAD!