La formule est connue et rabâchée, mais convient parfaitement au septième roman de Stefan Liberski, on ne s'en privera donc pas: l'humour est la politesse du désespoir. Et Stefan Liberski est un homme très poli. Assez que pour rendre digeste et même addictive la lecture de ce récit particulièrement dur et éprouvant sous ses outrances et les effarements qu'elles provoquent: car comme Roman, son fils, on ne sortira pas indemne des 30 dernières années de la vie de Jacqueline Boulanger, la grande actrice du titre. Une femme qui, "à défaut d'exister, peut jouer tou...

La formule est connue et rabâchée, mais convient parfaitement au septième roman de Stefan Liberski, on ne s'en privera donc pas: l'humour est la politesse du désespoir. Et Stefan Liberski est un homme très poli. Assez que pour rendre digeste et même addictive la lecture de ce récit particulièrement dur et éprouvant sous ses outrances et les effarements qu'elles provoquent: car comme Roman, son fils, on ne sortira pas indemne des 30 dernières années de la vie de Jacqueline Boulanger, la grande actrice du titre. Une femme qui, "à défaut d'exister, peut jouer tous les rôles", avec des "jeux multiples à plusieurs registres contradictoires" qu'elle déploie pour séduire, puis médire ou manipuler, "virant à chaque fois lof pour lof". Un "trou noir aimanté d'obscurs désirs, hanté par tant de voix" qui, à la mort de son (pauvre) mari, va contre toute attente tomber elle-même dans les griffes d'une autre ogresse: Josyane, 120 kilos, "un être merveilleusement nothombien", Westmalle triple dans la main gauche, Chimay bleue dans la droite, avec "un triple menton tubulaire", une "trogne couperosée des buveurs de beaujolais" et "les cheveux coupés ras, à la militaire". "Une ogresse du néant", symbole de cette époque de possession, la nôtre, qui déplaît tant à Liberski, et avec qui Jacqueline Boulanger va entretenir, pendant les trois dernières décennies de sa vie méchante, une relation encore plus toxique que celle qu'elle entretient elle-même avec ses trois enfants. "Et comme toujours, elle éprouva cette énigme qu'elle demeura pour elle-même jusqu'à la fin. Elle , Jacqueline Boulanger, ce trou noir." Peut-on tout pardonner à des parents indignes, et surtout à une mère incapable d'aimer autre chose que les images qu'elle se projette d'elle-même? Stefan Liberski se prive bien de donner une réponse -il montre, mais ne souligne ni ne juge jamais-, mais se permet au moins d'en sourire, même tristement. Un humour qui dans sa cruauté et l'analyse froide de ses contemporains rappelle évidemment, mais de très loin tant il s'exprime ici sur un terreau tragique, le co-auteur et membre des Snuls ou du duo comique qu'il forme, depuis des années et sous différentes formes, avec son ami Frédéric Jannin. Sans doute Stefan Liberski, l'homme de médias et humoriste, a-t-il fait trop d'ombre trop longtemps au Stefan Liberski écrivain ou réalisateur, pour qu'on prenne enfin toute la mesure du talent et du tragique de l'auteur. Une vraie grande plume des lettres belges qui livre ici son roman le plus intime et peut-être le plus nécessaire sans pour autant se départir de l'élégance et de la politesse déjà citée: "Même si c'est vrai, c'est faux", nous dit l'auteur en citant Henri Michaux en ouverture de son livre drôle et terrible à la fois.