Bon, d'accord, si Emmanuel Carrère a nommé son dernier roman Yoga, c'est peut-être simplement parce qu'il s'est lancé dans la pratique de cette discipline ancestrale, et non, comme on pensait l'avoir lu on ne sait où, en hommage à Yoga for People Who Can't Be Bothered to Do It, fameux livre de Geoff Dyer pas encore traduit en français. Parce que oui, cette fois c'est un fait, Carrère est un grand fan de l'Anglais Geoff Dyer: "J'ai lu tous ses livres et j'attends qu'il en paraisse un nouveau comme on attend des nouvelles d'un ami", affirme-t-il au bas de la couverture d' Ici pour ...

Bon, d'accord, si Emmanuel Carrère a nommé son dernier roman Yoga, c'est peut-être simplement parce qu'il s'est lancé dans la pratique de cette discipline ancestrale, et non, comme on pensait l'avoir lu on ne sait où, en hommage à Yoga for People Who Can't Be Bothered to Do It, fameux livre de Geoff Dyer pas encore traduit en français. Parce que oui, cette fois c'est un fait, Carrère est un grand fan de l'Anglais Geoff Dyer: "J'ai lu tous ses livres et j'attends qu'il en paraisse un nouveau comme on attend des nouvelles d'un ami", affirme-t-il au bas de la couverture d' Ici pour aller ailleurs.Dès les premières pages, on comprend l'enthousiasme de Carrère: Dyer nous livre ses récits de voyages, succession "d'attentes contrariées et d'espoirs déçus", avec beaucoup d'humour mais empli d'une douce incertitude, d'une paresse assumée. En Polynésie, sur les traces de Gauguin, il n'est jamais sur la bonne île. Parti avec sa femme chasser les aurores boréales en Norvège où "les probabilités pour que se produise une activité sexuelle au cours de notre séjour étaient, comme la température, très en dessous de zéro", il ne parviendra à scruter qu'une nuit noire comme de l'encre. Dyer semble abonné à une lose débonnaire, une sorte de malédiction, mais tout à fait soutenable et qui finit toujours par lui laisser entrevoir le bon côté des choses. Sur une échelle allant de Joseph Mitchell à Hunter S. Thompson, autres sortes de reporters déviants, disons que Geoff Dyer s'implique bien plus que le premier dans ses récits; hormis "d'atroces éruptions cutanées dues à la chaleur", il ne se met que rarement physiquement en danger comme le second... On s'ennuie un tantinet lorsqu'il conte sa découverte du Lightning field, fleuron du land art. On rit par contre à gorge déployée à la lecture de White Sands, lorsque sa femme et lui prennent un individu potentiellement dangereux en auto-stop, et que leur embarras devient presque palpable. Peu familier de l'oeuvre de Theodor W. Adorno -et a priori peu enclin à le devenir-, on ne s'attendait pas à se passionner grâce à Dyer pour la German California des années 40. Dans La Ballade de Jimmy Garrison, Dyer part de deux tours étranges en arrière-plan sur la pochette d'un album de Don Cherry -le jazz, une autre de ses passions-, passe par le Facteur Cheval ou Albert Camus, pour livrer au final une épatante réflexion sur la persévérance et l'accomplissement. Fiction? Non-fiction? Qu'importe, Dyer expose ses doutes, multiplie les "je ne sais plus" et frappe par la touchante sincérité dont il fait preuve à chaque page. Alors, enchaînerez-vous, vous aussi, avec la lecture enfiévrée d'Adorno, au son d'un air du saxophoniste Pharoah Sanders? Vous courrez surtout vous procurer les autres livres de Geoff Dyer, en attendant les suivants!