Tout est parfait dans le Système -contrairement, nous sommes tous d'accord, à la vieille monarchie constitutionnelle parlementaire qui jusque-là régnait sur l'Angleterre. Désormais, chouette, c'est le Système qui s'occupe de tout, en se passant de gouvernement, et en faisant appel, en permanence, à l'avis de ses concitoyens. Par paquets de cent, et sur tous les sujets qui concernent la Cité, les citoyens s'expriment et votent quelques heures par jour, chaque jour, et les algorithmes du Système font le reste. Bien sûr, cette perfection demande un minimum d'aménagements, évide...

Tout est parfait dans le Système -contrairement, nous sommes tous d'accord, à la vieille monarchie constitutionnelle parlementaire qui jusque-là régnait sur l'Angleterre. Désormais, chouette, c'est le Système qui s'occupe de tout, en se passant de gouvernement, et en faisant appel, en permanence, à l'avis de ses concitoyens. Par paquets de cent, et sur tous les sujets qui concernent la Cité, les citoyens s'expriment et votent quelques heures par jour, chaque jour, et les algorithmes du Système font le reste. Bien sûr, cette perfection demande un minimum d'aménagements, évidemment volontaires: le Système est donc indissociable du Témoin, somme de toutes les caméras, de tous les appareils connectés et de tous les contenus numériques, capable de jauger la valeur des jugements de chacun, et même de prédire des crimes non encore perpétrés (permettant donc la rééducation, toujours volontaire, de leurs futurs auteurs). Un monde technologique parfait qui ne connaît pas l'erreur, et où l'on s'étonne donc de la mort d'une dissidente (oui, il en reste, mais c'est une donnée déjà digérée et admise par le Système) pendant son interrogatoire par lecture mentale (en gros, on s'installe dans son cerveau et on y lit toutes les pensées, passées et présentes). Mielikki Neith, inspectrice du Témoin fidèle au Système, plonge à son tour dans cette psyché récupérée et va s'y confronter, en réalité, à trois mémoires différentes: celle d'un financier grec hanté par l'attaque d'un requin, celle d'une alchimiste du IVe siècle maîtresse de saint Augustin, et enfin celle d'un vieux peintre éthiopien, réfugié à Londres à l'époque du Brexit. Trois personnalités cachées au fond d'une quatrième, et qui vont révéler l'impensable à notre inspectrice bousculée dans ses certitudes: l'apocatastase est proche! Oui, l'apocatastase. Et si ce mot ne vous dit rien (et on ne gâchera pas la surprise), sachez d'ores et déjà qu'il y en a plein des comme ça, des mots et des concepts, dans le double roman d'anticipation cyberpunk de Nick Harkaway, alias Nicholas Cornwell, fils de David John Moore Cornwell, alias John le Carré. Une filiation qui lui a donné le goût des très gros romans (que l'édition française a même dû couper en deux volumes) et des intrigues (très) complexes, mais un peu moins de la lisibilité. Il faut donc s'accrocher, entre les multiples strates narratives qui s'enchaînent et s'encastrent, comme dans La Cartographie des nuages (Cloud Atlas) de David Mitchell adapté au ciné par les soeurs Wachowski, et le prurit d'érudition intello dans lequel baigne ce double Gnomon, lorgnant cette fois la SF contemporaine d'un Alain Damasio, la "hard science fiction" d'un Asimov ou le cyberpunk d'un William Gibson. On a déjà lu bien pire en termes de références.