C'est un petit événement. Trente-sept ans après, l'ultrapopulaire Haruki Murakami, romancier qui écoule ses livres par millions d'exemplaires, lève enfin la curieuse interdiction qui empêchait la publication de ces (logiquement très attendues) oeuvres de jeunesse. Longues nouvelles ou brefs romans (les Américains disent novellas) écrits en 1979 et 1980, ces dernières sont précédées d'un intéressant texte qui leur tient lieu de préface. A quel moment l'écriture vient-elle s'inscrire dans une vie? Comment s'élabore-t-elle? S'il reste assez opaque sur les raisons d'une soudaine vocation (ce "Tiens, et si j'écrivais un roman?" par lequel il est magiquement traversé lors d'un match de base-ball), l'auteur de 1Q84 explique le modus operandi des plus étranges auquel il s'astreindra pour rencontrer son ambition: lecteur exclusif de classiques russes et de romans noirs américains (il n'a à l'époque simplement aucune connaissance de la littérature japonaise), celui qui est encore propriétaire d'un club de jazz à Tokyo s'emploiera à écrire ses premiers textes en... anglais, langue de laquelle il a une connaissance très sommaire, avant de les retraduire en japonais. La contrainte, bien sûr, est libératrice: elle fonde ce qui sera la ligne claire de sa littérature. "Ce que j'ai découvert alors, c'est que l'on pouvait exprimer des sentiments et des intentions avec un nombre restreint de mots et de tournures, à condition de parvenir à les associer efficacement. (...) En somme, il n'était pas nécessaire d'aligner toutes sortes de mots compliqués. Il n'y avait pas non plus obligation d'user d'un style exquis pour toucher les lecteurs." Préceptes qu'il applique à la lettre dans ces Ecrits sur la table de la cuisine (le titre, explicite, et assez auto-dépréciatif, qu'il donnera au diptyque).

Matrice ou brouillon

Le premier des deux, Ecoute le chant du vent,est l'histoire d'un étudiant en biologie, revenant inlassablement sur ses trois histoires d'amour avant de rencontrer dans le bar où il a ses habitudes une fille à qui il manque un doigt -silhouettes en succession qui préfigurent l'insaisissable figure féminine, démultipliée, qui peuplera les visions et fantasmes de ses plus beaux romans d'apprentissage (La Ballade de l'impossible ou Kafka sur le rivage). Même ambiance trouble, augmentée d'un peu de cette matière doucement science-fictionnesque qui baignera certains de ses livres futurs, dans Flipper, 1973, récit étrange où l'on retrouve certains personnages -dont "Le Rat", figure évanescente de romancier solitaire. Dépouillées, éclatées, décousues, à la fois matrices et brouillons de l'oeuvre à venir, les deux novellas-soeurs valent davantage par leur climat que par leur programme romanesque, qui dessinent une métaphysique de la solitude et de l'évaporation, ainsi qu'une cohabitation acclimatée entre la vie et la mort. Mais aussi, d'une manière qui sera appelée à éclore de façon de plus en plus éblouissante au fil des livres, cet ultraromanesque brouillage du temps, insoluble énigme et fascination du grand calme habité de la prose murakamienne. "Pendant des mois, pendant des années, je restai assis au fond d'une piscine profonde, seul. L'eau était chaude, la lumière douce, et puis, il y avait du silence. Et puis il y avait du silence..." Haruki Murakami, ce romancier apnéiste qui n'en finit pas de remonter à la surface.

DE HARUKI MURAKAMI, ÉDITIONS BELFOND, TRADUIT DU JAPONAIS PAR HÉLÈNE MORITA, 300 PAGES.

C'est un petit événement. Trente-sept ans après, l'ultrapopulaire Haruki Murakami, romancier qui écoule ses livres par millions d'exemplaires, lève enfin la curieuse interdiction qui empêchait la publication de ces (logiquement très attendues) oeuvres de jeunesse. Longues nouvelles ou brefs romans (les Américains disent novellas) écrits en 1979 et 1980, ces dernières sont précédées d'un intéressant texte qui leur tient lieu de préface. A quel moment l'écriture vient-elle s'inscrire dans une vie? Comment s'élabore-t-elle? S'il reste assez opaque sur les raisons d'une soudaine vocation (ce "Tiens, et si j'écrivais un roman?" par lequel il est magiquement traversé lors d'un match de base-ball), l'auteur de 1Q84 explique le modus operandi des plus étranges auquel il s'astreindra pour rencontrer son ambition: lecteur exclusif de classiques russes et de romans noirs américains (il n'a à l'époque simplement aucune connaissance de la littérature japonaise), celui qui est encore propriétaire d'un club de jazz à Tokyo s'emploiera à écrire ses premiers textes en... anglais, langue de laquelle il a une connaissance très sommaire, avant de les retraduire en japonais. La contrainte, bien sûr, est libératrice: elle fonde ce qui sera la ligne claire de sa littérature. "Ce que j'ai découvert alors, c'est que l'on pouvait exprimer des sentiments et des intentions avec un nombre restreint de mots et de tournures, à condition de parvenir à les associer efficacement. (...) En somme, il n'était pas nécessaire d'aligner toutes sortes de mots compliqués. Il n'y avait pas non plus obligation d'user d'un style exquis pour toucher les lecteurs." Préceptes qu'il applique à la lettre dans ces Ecrits sur la table de la cuisine (le titre, explicite, et assez auto-dépréciatif, qu'il donnera au diptyque). Le premier des deux, Ecoute le chant du vent,est l'histoire d'un étudiant en biologie, revenant inlassablement sur ses trois histoires d'amour avant de rencontrer dans le bar où il a ses habitudes une fille à qui il manque un doigt -silhouettes en succession qui préfigurent l'insaisissable figure féminine, démultipliée, qui peuplera les visions et fantasmes de ses plus beaux romans d'apprentissage (La Ballade de l'impossible ou Kafka sur le rivage). Même ambiance trouble, augmentée d'un peu de cette matière doucement science-fictionnesque qui baignera certains de ses livres futurs, dans Flipper, 1973, récit étrange où l'on retrouve certains personnages -dont "Le Rat", figure évanescente de romancier solitaire. Dépouillées, éclatées, décousues, à la fois matrices et brouillons de l'oeuvre à venir, les deux novellas-soeurs valent davantage par leur climat que par leur programme romanesque, qui dessinent une métaphysique de la solitude et de l'évaporation, ainsi qu'une cohabitation acclimatée entre la vie et la mort. Mais aussi, d'une manière qui sera appelée à éclore de façon de plus en plus éblouissante au fil des livres, cet ultraromanesque brouillage du temps, insoluble énigme et fascination du grand calme habité de la prose murakamienne. "Pendant des mois, pendant des années, je restai assis au fond d'une piscine profonde, seul. L'eau était chaude, la lumière douce, et puis, il y avait du silence. Et puis il y avait du silence..." Haruki Murakami, ce romancier apnéiste qui n'en finit pas de remonter à la surface.