En accédant il y a tout juste un an au poste de directrice générale du Centre belge de la bande dessinée (CBBD), à Bruxelles, Isabelle Debekker devait s'attendre à tout - sa nomination avait d'emblée suscité bien des remous (voir encadré ci-dessous) - mais certainement pas à ça: depuis mars dernier et le premier confinement, le CBBD, plus connu sous le nom de Musée de la BD (même s'il n'a d'un musée ni les moyens ni les attributions), n'est, comme tout le pays, plus que l'ombre de lui-même. Et inutile de se fier à la présence, qui fait plutôt chaud au coeur, de quelques familles et visiteurs en ce jour de vacances pluvieux: "Non, ça ne va pas du tout. En matière de fréquentation, on devrait avoir une centaine de personnes aujourd'hui. Mais d'habitude, un jour comme celui-ci, pendant les vacances de Noël, on accueille plus de 2.000 personnes! Et c'est comme ça depuis longtemps... Les caisses ne se remplissent pas, on freine juste les pertes. Elles ne sont pas encore vides, mais on ne sait toujours pas si on va devoir encore tenir cinq semaines ou cinq mois." Une situation de fait intenable à long terme pour une asbl totalement privée, et qui tire 90% de ses ressources de ses fonds propres et, donc, du ticketing.
...

En accédant il y a tout juste un an au poste de directrice générale du Centre belge de la bande dessinée (CBBD), à Bruxelles, Isabelle Debekker devait s'attendre à tout - sa nomination avait d'emblée suscité bien des remous (voir encadré ci-dessous) - mais certainement pas à ça: depuis mars dernier et le premier confinement, le CBBD, plus connu sous le nom de Musée de la BD (même s'il n'a d'un musée ni les moyens ni les attributions), n'est, comme tout le pays, plus que l'ombre de lui-même. Et inutile de se fier à la présence, qui fait plutôt chaud au coeur, de quelques familles et visiteurs en ce jour de vacances pluvieux: "Non, ça ne va pas du tout. En matière de fréquentation, on devrait avoir une centaine de personnes aujourd'hui. Mais d'habitude, un jour comme celui-ci, pendant les vacances de Noël, on accueille plus de 2.000 personnes! Et c'est comme ça depuis longtemps... Les caisses ne se remplissent pas, on freine juste les pertes. Elles ne sont pas encore vides, mais on ne sait toujours pas si on va devoir encore tenir cinq semaines ou cinq mois." Une situation de fait intenable à long terme pour une asbl totalement privée, et qui tire 90% de ses ressources de ses fonds propres et, donc, du ticketing. Les bilans chiffrés de cette maudite année 2020 sont évidemment au diapason. En 2019, le CBBD avait accueilli plus de 250.000 visiteurs avec un chiffre d'affaires de 2,5 millions d'euros. "En 2020, on sera plutôt aux alentours du million. Et on fonctionne désormais avec un personnel réduit: trois temps plein et demi, dont le gardien et le responsable de l'entretien, alors qu'on en comptait, avant, vingt, plus une série d'indépendants." Mais en un an Isabelle Debekker a appris à relativiser, même les pires catastrophes. "Comme quelqu'un m'a dit, sacré karma! On n'a jamais connu ça, mais personne n'a jamais connu ça. Tous, on doit se sentir bien seuls dans cette situation, sans savoir forcément où aller chercher de l'aide. Même les conditions de réouverture ont été difficiles. On nous a annoncé le vendredi soir qu'on pouvait rouvrir le mardi. Mais ici, on expose du papier, et des planches originales fragiles qu'il a fallu enlever, renvoyer, protéger, ressortir ou faire tourner pour ne pas les laisser exposées trop longtemps - c'est cinq mois et demi maximum sous la verrière, par exemple. Le tout avec le jeu des assurances, 685 autres paramètres, et beaucoup de frais incompressibles. Il y a eu des facilités de paiement, oui, mais annoncées après les échéances... Si on revenait à une situation normale, on a les capacités de remboursement. Si les choses reprennent, le centre est financièrement sain, il l'était avant la Covid. Le tout est de garder le bon équilibre entre être ouvert pour rien, pour assez de visiteurs ou fermer, option qui coûte le moins cher tant qu'il y a le chômage économique. Et de trouver le bon partenaire aujourd'hui, qui nous fait confiance pour faire le lien jusqu'à la réouverture dite "normale". Là, on a ouvert la salle de l'horloge pour avoir plus de mètres carrés et accueillir plus de monde, on a dû faire un parcours à sens unique, fermer l'espace galerie, ouvrir une porte, en fermer d'autres... On a presque fait un nouveau musée." Cette recherche de nouveaux partenaires, désormais vitale, s'incarne ainsi dans les deux projets annoncés, quand même, pour 2021 - en plus d'un préprogramme qui englobe déjà des expositions autour de la BD coréenne, de l'auteur flamand Charles Cambré ou de Petit Poilu, "très ludique et interactive et qu'on avait donc dû annuler" - une exposition United Comics of Belgium pour laquelle le CBBD lance une campagne de mécénat à hauteur de 78.000 euros avec l'aide de la Fondation Roi Baudouin (et offrir ainsi 60% de déduction fiscale aux donateurs), et le projet Comic Art Europe, "qui réunit quatre organisations européennes et préfigure une communauté européenne de la BD". L'embryon d'un futur réseau capable de fédérer le secteur au niveau européen, pour l'instant constitué par le CBBD en Belgique, Lyon BD en France, The Lakes International Comic Art Festival au Royaume-Uni, et l'Escola Joso, Centre de Comic i Arts Visuals, en Espagne. Le tout soutenu financièrement par le programme Creative Europe de l'Union européenne. Isabelle Debekker précise: "Il n'y avait jusqu'ici rien d'institutionnalisé, mais là, on plante trois piliers: un appel à projets, deux années de suite, avec des dotations et des résidences ; des summer camps organisés en 2021 à Barcelone et en 2022 chez nous, à Bruxelles ; et, enfin, un projet autour de l'usage de la bande dessinée comme outil d'alphabétisation. La question est également de faire évoluer nos pratiques. Cette période doit aussi nous permettre de repenser les priorités, d'aller à l'essentiel... La gestion de notre fonds et la défense des auteurs en fait évidemment partie." Et d'annoncer une bonne nouvelle qu'elle pourra mettre à l'actif de 2020 et de sa première année en tant que responsable: "Nous sommes enfin en passe de finir l'inventaire de notre fonds, qui compte des milliers de planches et de documents." Un inventaire surtout administratif: qui a déposé quoi, pour combien de temps, avec quel contrat... Le Centre compte en effet des milliers de documents mis ici en dépôt depuis des décennies, que l'asbl ne peut vendre, mais qui dorment, faute de mieux, dans les tiroirs et les archives. "Désormais, on va pouvoir identifier et aller revoir tous les auteurs et ayants droit, repenser la manière dont les planches sont conservées et montrées, et peut-être repenser, avec des partenaires comme la Fondation Roi Baudouin, le meilleur usage qu'il y aurait à en faire." On sait en effet que la gestion de cet énorme patrimoine culturel belge que sont les originaux de bande dessinée échappe de plus en plus au secteur public, qui ne possède aucune politique d'acquisition en la matière - et ne pourrait sans doute plus se le permettre autour des pièces justement dites muséales, lesquelles s'arrachent dans les salles de vente. "On aimerait évidemment aller plus loin dans ce rôle muséal, conclut Isabelle Debekker. Mais on ne pourra pas le faire seuls".